L’opération marque un tournant pour la jeune pousse basée à Metz. Après une montée en charge progressive entamée en 2020, la société Heling, filiale du Family Office de la famille Bouygues, cède sa place au capital au groupe suisse Ad Terra. Pour Nicolas Pélissier, cofondateur et président de 45-8 Energy, l’entrée de ce nouvel actionnaire majoritaire doit permettre "d’amener des moyens à la fois techniques, humain, ainsi que financier, pour pouvoir accélérer les développements" de la start-up industrielle opérant dans l’exploration et la production d’hélium et d’hydrogène naturel. L’objectif est affiché : passer du stade de l’exploration à celui de la production industrielle.
Un actionnaire Suisse en soutien technique et financier
Discret sur son chiffre d’affaires, mais reconnu mondialement pour son activité de conseil aux entreprises dans le domaine des sciences de la Terre, Ad Terra, groupe suisse de 70 salariés, est entré dans une "phase d’investissement majeure pour développer des projets industriels", détaille Nicolas Pélissier.
De son côté, 45-8 Energy ne dévoile pas non plus son chiffre d’affaires et emploie 35 salariés : au sein du nouvel ensemble, soit une centaine de personnes, la start-up messine ne sera pas absorbée. Nicolas Pélissier assure que "la marque 45-8 Energy va rester" et que les dirigeants actuels vont "rester aux commandes". Ce mouvement au capital profite déjà à 45-8 Energy, l’entreprise ayant déjà "embauché trois personnes supplémentaires" à Metz.
Une nouvelle levée de fonds à venir
Si les deux partenaires restent discrets sur les aspects financiers de l’opération, c’est qu’une nouvelle phase est déjà entamée. "Nous menons une nouvelle levée de fonds, avec un certain nombre d’acteurs qui ont déjà marqué leur intérêt. Notre objectif est d’aller chercher une enveloppe globale d’une quarantaine de millions d’euros", dévoile Nicolas Pélissier. Depuis sa création en 2017, 45-8 Energy a enchaîné plusieurs de tours de table pour un financement total de 31,5 millions d’euros.
Une usine de production d’hélium en Allemagne
Les fonds levés doivent servir à rendre concret le premier projet majeur de 45-8 Energy : une usine de production d’hélium à 70 millions d’euros, située dans la commune de Wolgast, au Nord-Est de l’Allemagne, capable de produire 500 000 m3 par an. "Cette production d’hélium va arriver fin 2027 ou début 2028 sur le marché, et représentera 7 % des besoins allemands pendant près de 25 ans", indique le président de 45-8 Energy. Installée dans un bâtiment de 1 500 m², pilotée par trois personnes, l’usine doit permettre de faire diminuer les importations d’hélium. "L’Europe de l’Ouest importe 100 % de son hélium et 40 % de cet hélium vient du Qatar", souligne Nicolas Pélissier. Le dirigeant estime que, dans le contexte lié à la guerre en Iran, entraînant des difficultés de passage dans le détroit d’Ormuz, il est "plus de développer des sites de production en Europe".
Des procédés simples
Nichée au cœur d’une parcelle de 5 hectares, alimentée en électricité par des panneaux solaires, l’usine de 45-8 Energy va exploiter des procédés "très simplifiés" par rapport aux standards du marché. "Nous allons produire, comprimer puis livrer", résume Nicolas Pélissier. Dans le gisement exploité, l’hélium sort avec de l’azote, un gaz présent à 80 % dans l’air, qui peut donc être relâché sans impact sur l’environnement. Au Qatar, la production d’hélium implique de longues phases de séparation puis de purification des gaz extraits du sol, notamment du méthane, renchérissant le coût de l’opération.
De la demande pour 1,9 million de mètres cubes
Ce passage à l’échelle industrielle s’appuie sur l’expérience accumulée en France, dans la Nièvre, où 45-8 Energy exploite un gisement avec pour objectif d’étudier la viabilité économique d’une production sur le long terme de l’hélium. "Nous avons sorti quelques milliers de mètres cubes, ça reste très modeste", détaille Nicolas Pélissier. "Ce qui est très important sur le pilote, c’était de mener d’abord un test technologique, pour montrer que c’était faisable, sur un site extrêmement compact. Nous avons depuis mis à l’échelle notre brevet, que nous avons co-développé avec le CNRS."
En Allemagne, 45-8 Energy va ouvrir dès la mi-avril les consultations pour les pré-ventes des volumes : "Les industriels vont pouvoir se positionner dès maintenant pour sécuriser des volumes qui vont sortir à partir de fin 2027", éclaire le président de 45-8 Energy. Pas d’inquiétude pour cette phase : au cours d’une préconsultation lancée pour sonder les industriels européens, l’équipe de 45-8 Energy a enregistré une demande totale 1,9 million de mètres cubes, soit près de quatre fois la capacité du site. Au-delà de la souveraineté, 45-8 Energy mise sur un modèle bas carbone pour convaincre : l’hélium produit en Allemagne sera ainsi "quatre fois moins carboné que l’hélium importé", calcule Nicolas Pélissier.
Confiant dans la capacité de 45-8 Energy à boucler le financement de cette première usine avant l’été, Nicolas Pélissier estime que l’enveloppe de financement mêlera dettes bancaires pour une grosse moitié, le solde étant comblé par des capitaux propres et des subventions. "Nous arrivons sur des projets industriels où tout est certifié, c’est donc le moment où les banques sont en capacité d’investir", assure le dirigeant, tout en reconnaissant que "c’est la première fois qu’un projet de ce type est mis en service en Europe de l’Ouest. Donc forcément, les banques veulent être sûres que ça fonctionne".
Si le chiffre d’affaires actuel du pilote reste modeste, d’une centaine de milliers d’euros permettant de couvrir les frais fixes, le démarrage de l’unité allemande marquera "la pleine profitabilité de la société", anticipée pour 2028.
Objectif : 125 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2030
Le plan de développement de 45-8 Energy cible 125 millions d’euros de chiffre d’affaires d’ici 2030, pour près de 3 millions de mètres cubes d’hélium produit soit 10 % du besoin européen. Ce gaz couvre de nombreuses applications industrielles, allant de l’exploration spatiale au bon fonctionnement des aimants utilisés dans les IRM en passant par la fabrication de la fibre optique. "Pour moi, la limite de développement, c’est de substituer toutes les importations", assure Nicolas Pélissier. "Aujourd’hui, en Europe, on importe 33 millions de mètres cubes d’hélium. Je pense que nous avons la capacité, à long terme, de substituer la totalité."