Sarthe

Industrie

Sport

Enquête Ce qu’apportent les 24 Heures du Mans à l’économie sarthoise

Par Rémi Hagel et Olivier Hamard, le 16 mai 2023

En juin, les 24 Heures du Mans célébreront leur centenaire. La course, mythique d’un point de vue sportif, a fait la renommée internationale du Mans. Derrière elle, et à côté d’elle, toute une économie et une culture automobile se sont développées en Sarthe.

Départ de la course des 24 Heures du Mans 2022. Environ 300 000 spectateurs sont attendus pour l’édition du centenaire, qui se courra à guichets fermés.
Départ de la course des 24 Heures du Mans 2022. Environ 300 000 spectateurs sont attendus pour l’édition du centenaire, qui se courra à guichets fermés. — Photo : Antonin Vincent (ACO).

Les 10 et 11 juin, le monde entier aura les yeux rivés sur Le Mans, pour le 100e anniversaire de sa fameuse course automobile. Thomas Perrin, dirigeant d’iEvent (2,5 M€ de CA en 2021) sera sur le pont. "Nous faisons l’hospitalité guest et l’hospitalité team (création d’espaces d’accueil)", explique-t-il. L’entreprise sarthoise emploie une quinzaine de personnes mais passe à environ 250 salariés lors de la course, pour monter 30 000 à 40 000 m2 de structures éphémères en trois semaines.

Structure réceptive éphémère réalisée par la société iEvent sur les 24 Heures du Mans
Structure réceptive éphémère réalisée par la société iEvent sur les 24 Heures du Mans - Photo : iEvent

115 millions d’euros de retombées

À l’instar d’iEvent, une économie importante existe grâce aux courses automobiles en Sarthe. Une étude publiée en 2015 par l’université du Maine, et qui fait encore référence, avait évalué les retombées économiques liées à l’exploitation du circuit des 24 Heures du Mans sur l’année 2014 à près de 115 millions d’euros, dont 52 millions d’euros en retombées directes. Celles-ci proviennent des recettes de billetterie, des droits d’engagements, des droits TV, des locations d’espaces, etc. Les 24 Heures auto représentent 30 millions sur les 52 millions, le reste résultant des autres courses de l’année.

Les retombées financières indirectes, estimées à près de 30 millions d’euros, représentent les dépenses d’hébergement et de restauration des spectateurs non locaux. Les 24 Heures constituent une locomotive touristique pour la Sarthe. 250 000 à 300 000 visiteurs viennent y assister, dont un tiers d’étrangers. La course génère 340 000 nuits d’hôtels, la Sarthe disposant de 100 000 lits touristiques. Pour le centenaire, la plupart des hôtels affichent complet depuis plusieurs mois.

Les sponsors ne s’y sont pas trompés. Le circuit est soutenu, entre autres, par Rolex, Motul, Michelin et MMA. L’assureur MMA (groupe Covea) déploie sa marque le long de la piste. Il a aussi participé financièrement à la construction du nouveau centre médical piste, qui dispose d’un espace réceptif dont MMA aura la jouissance prioritaire. "Nous bénéficions des retombées naturelles, grâce à la médiatisation de la course. Par ailleurs, nous utilisons les 24 Heures pour convier nos distributeurs et partenaires, soit quelques centaines de personnes", décrit François Féquant, directeur de la communication de MMA. Les ex-Mutuelles du Mans Assurances sont ancrées localement : 3 800 employés sur les 6 400 travaillent au Mans. D’ailleurs, son histoire est liée à celle de la course, puisqu’Adolphe Singher, président de l’Automobile Club de la Sarthe en 1906 lors de la création du premier Grand Prix, était le directeur général de la Mutuelle Mobilière Incendie du Mans.

Le futur centre médical piste, co-financé par MMA.
Le futur centre médical piste, co-financé par MMA. - Photo : MMA

L’ACO, acteur économique majeur

La course attire des spectateurs, mais aussi des entreprises qui profitent de l’événement pour faire du business, communiquer et rencontrer des clients. Le circuit propose aux entreprises des "hospitalités", espaces dédiés pour organiser des réceptions dans le cadre de la course et développer son business. Par ailleurs, lors des essais, se déroule à proximité la convention International Business Days Le Mans (IBDLM), organisée par FL Consulting, et qui réunit une petite centaine d’entreprises. Équipementiers, constructeurs et autres acteurs du monde automobile s’y retrouvent pour parler affaires, au cours d’entretiens programmés et autour de conférences. S’y ajoute la visite privée des paddocks et des stands de ravitaillement d’écuries. "Un moment privilégié de la convention qui fait partie de son ADN prouvant que l’on peut faire du business autrement", revendique François Lassalle, l’organisateur.

Lorsque le drapeau à damier s’abaisse en fin de course, les 24 Heures vivent toujours. Car une économie pérenne s’est inscrite au Mans, comme l’a confirmé l’étude de 2015. L’Automobile club de l’Ouest (ACO) est le premier acteur incontournable sur ce grand échiquier de l’économie locale. Présidée par Pierre Fillon, cette association organise la course. Employant 213 salariés pour un chiffre d’affaires de 60 millions d’euros (avant le Covid), elle gère aussi tout au long de l’année une vingtaine de courses sur le circuit, dont le syndicat mixte réunissant le Département de la Sarthe, la Région des Pays de la Loire et Le Mans Métropole est propriétaire. Au total, entre les 24 Heures moto, Le Mans Classic ou encore le Grand Prix de France de moto, quelque 800 000 spectateurs se massent au Mans chaque année. L’ACO exploite aussi le musée des 24 Heures, qui, avec 124 000 visiteurs est le quatrième site touristique en Sarthe. Autre preuve de son poids économique, l’ACO a injecté en 2021 près de 35 millions d’euros auprès de ses fournisseurs, dont près de la moitié en Sarthe.

"Un certain nombre d’entreprises directement liées à la course et à l’automobile ont choisi la Sarthe", apprécie Dominique Le Mèner, président du Conseil départemental de la Sarthe.
"Un certain nombre d’entreprises directement liées à la course et à l’automobile ont choisi la Sarthe", apprécie Dominique Le Mèner, président du Conseil départemental de la Sarthe. - Photo : Conseil départemental 72

Ainsi, au-delà des périodes de courses, le circuit participe à l’économie du territoire. "Un certain nombre d’entreprises directement liées à la course et à l’automobile ont choisi la Sarthe. C’est dans cet esprit que la zone d’activité Technoparc a été créée par le Département dans les années 90", assure Dominique Le Mèner, président du conseil départemental de la Sarthe et du Syndicat mixte du circuit. Ce quartier d’affaires et de centres de formation de 30 hectares est rattaché au circuit du Mans. "Des écuries se sont installées, comme Jean Rondeau et Yves Courage, puis Guy Ligier", raconte François Lassalle, organisateur de la convention IBDLM. Ces écuries sont reparties depuis, mais l’activité au Technoparc existe toujours, avec environ 25 structures, dont beaucoup en rapport avec le sport automobile : Charles Pozzi Ferrari, SERT Suzuki, l’école FFSA Academy (Fédération française du sport automobile), iEvent, etc. Une extension, le Technoparc 2, a été entreprise. Lab-Services, autre agence événementielle liée au sport, vient d’y ériger son siège, et la marque Alpine y monte un showroom neuf. Le Porsche Experience Center pour la France est situé près du circuit de Maison Blanche, l’un des trois circuits du Mans.

La Sarthe, bastion de la filière automobile

"On a un bijou que sont les 24 Heures et à côté une couronne d’entreprises de l’industrie automobile", considère Sergio Capitao, directeur du pôle de compétitivité ID4Mobility.
"On a un bijou que sont les 24 Heures et à côté une couronne d’entreprises de l’industrie automobile", considère Sergio Capitao, directeur du pôle de compétitivité ID4Mobility. - Photo : ID4Mobility

"Les 24 Heures sont une locomotive d’emploi pour le département", apprécie Hervé Tremblaye, président de la CCI Le Mans Sarthe. La Sarthe est une terre d’automobile, elle a écrit une partie de son Histoire. Les 24 Heures ont été créés sur un terreau fertile. En 1873, le Sarthois Amédée Bollée a inventé l’automobile L’Obéissante. Il est considéré comme le premier constructeur à avoir commercialisé des automobiles. Son fils Léon est un pionnier de l’industrie automobile. L’ACO est née en 1906, créant au Mans le premier Grand Prix automobile de France, remporté par une voiture Renault.

Renault est un autre marqueur fort de l’identité mancelle. Le constructeur y a implanté une usine en 1920. C’est aujourd’hui la plus ancienne du groupe depuis la fermeture de Billancourt en 1992. Elle emploie 1 825 personnes, s’étendant sous 28 hectares de bâtiments, fabriquant des châssis et des pièces de fonderie. C’est le site industriel automobile le plus conséquent de la région. Issus de la galaxie Renault, l’usine de tracteurs Claas (835 salariés) et l’équipementier NTN Transmissions (près de 700 salariés) contribuent à faire du Mans une place forte de l’automobile.

Ainsi, "on a un bijou que sont les 24 Heures et à côté une couronne d’entreprises de l’industrie automobile", illustre Sergio Capitao, directeur du pôle de compétitivité ID4Mobility. Au Mans et en Sarthe se trouvent de grands comptes, mais aussi des PME et start-up comme Chastagner, Powidian, Wello, Furion ou Funyo. Valeo, premier équipementier de France, est présent sur quatre sites dans la région, dont deux en Sarthe. "Les Pays de la Loire figurent dans le top 5 des régions de l’industrie automobile en France. La filière est le deuxième secteur d’activité de la région en termes d’emplois industriels, après l’agroalimentaire. Il représente 380 entreprises et 31 000 salariés. La Sarthe concentre un tiers des effectifs régionaux, dont 5 000 sur l’agglomération mancelle. C’est un bastion de la filière", indique Sergio Capitao.

L’Automobile Club de l’Ouest (ACO) prévoit d’engager des voitures à hydrogène lors des 24 Heures du Mans 2024.
L’Automobile Club de l’Ouest (ACO) prévoit d’engager des voitures à hydrogène lors des 24 Heures du Mans 2024. - Photo : Cédric Menuet

"Les 24 Heures et la filière automobile ont des destins entrelacés, analyse Sergio Capitao. Ils vivent les mêmes transitions, mais à des vitesses différentes. Le monde de la course est avant-gardiste, mais il n’y a pas forcément de ruissellement direct vers les usines mancelles. Plutôt qu’un tuyau entre les deux mondes, il s’agit plus d’un bouillon, une culture, qui fait qu’à un moment, le partage s’opère tout de même". Sur les motorisations à hydrogène, le circuit et le territoire empruntent des chemins parallèles. L’ACO avec Mission H24 vise la création d’une catégorie dédiée à l’hydrogène aux 24 Heures. De son côté, Le Mans métropole s’équipe de véhicules à hydrogène et porte des projets de production d’hydrogène. Dans un premier temps, ces véhicules se ravitaillent auprès d’une première station… portée par l’ACO.

Depuis un siècle, "beaucoup de constructeurs ont affiné leurs innovations aux 24 Heures, avant de les dupliquer à grande échelle sur les voitures de particuliers", rappelle François Lassalle, passionné par les 24 Heures, qui va assister cette année à sa 52e édition. La liste des innovations testées au Mans impressionne : le revêtement routier, les phares antibrouillards, le pneu radial, le moteur à injection d’essence, les freins à disques, etc.

Facteur puissant d’attractivité

Reste une notion difficile à mesurer mais précieuse : la notoriété du Mans grâce aux 24 Heures. L’aura médiatique des 24 Heures est phénoménale. En 2021, la course a été retransmise dans 196 pays et suivie par 80 millions de téléspectateurs. Elle figure dans le top 5 des événements sportifs mondiaux, en termes d’audience, avec le Tour de France, la NBA, les Jeux Olympiques et la Coupe du monde de football. On dénombre 1,3 million de followers sur les réseaux sociaux.

"Les retombées à moyen et long terme et l’attractivité sont pour nous des sujets majeurs. Les 24 Heures sont un très bel outil de communication", affirme Patricia Charton, présidente de Le Mans Développement. "Le nom du Mans parle et est inscrit dans l’imaginaire. C’est une marque ultrapuissante et un vrai booster", assure Jean-Jacques Foignet, directeur de Sarthe Tourisme. "On a un certain nombre d’entreprises sensibles à l’adresse Le Mans. Les 24 Heures sont un élément d’attractivité, elles contribuent à la géolocalisation du Mans et du département à l’étranger", confirme Christophe Lecourt, délégué pour la Sarthe de Solutions & Co, l’agence de développement de la Région.

Toutefois, la notoriété ne suffit pas pour justifier une implantation. "Nous sommes en concurrence avec beaucoup d’autres villes", décrit Patricia Charton. Philippe Brunet, directeur de la CCI Le Mans Sarthe, appuie : "Quand une entreprise réalise de la prospection internationale, pour établir son choix, elle s’intéresse d’abord aux compétences, aux ressources et aux capacités de transport. S’ajoute le contexte réglementaire et fiscal. L’image vient après. Dans la décision, il y a 5 % d’irrationnel. Mais il ne faut jamais les sous-estimer, ils vont parfois peser plus que 5 %".

Le futur Paddock "sera une pépinière dédiée aux mobilités douces", explique Patricia Charton, présidente de Le Mans Développement.
Le futur Paddock "sera une pépinière dédiée aux mobilités douces", explique Patricia Charton, présidente de Le Mans Développement. - Photo : Cédric Menuet - Le Journal des entreprises

Laboratoire des nouvelles mobilités

La ville pourrait-elle davantage capitaliser sur la course ? C’est l’avis du patron de la CCI sarthoise Hervé Tremblaye : "On sous-estime l’aura des 24 Heures. Elle est mondiale. Avec le circuit, on a l’outil, on devrait l’utiliser encore plus. Nous devrions être la capitale de l’automobile". Elle sera peut-être celle des nouvelles mobilités. "L’idée est que Le Mans devienne une des places fortes dans ce domaine", affirme Patricia Charton. "Nous voulons accompagner les entreprises et être une terre d’innovation. Entre autres avec le Paddock, qui ouvrira fin 2023 début 2024. Ce sera une pépinière dédiée à ces mobilités douces". Situé sur le site de l’équipementier Dura Automotive System, sur une surface de 5 000 m2, le Paddock proposera entre autres des ateliers, des bureaux et une usine partagée. Laboratoire pendant un siècle et fort de 20 000 membres, l’ACO entend y contribuer, notamment avec son projet Mission H24. L’enjeu est sociétal, et vital pour l’ACO, explique Jérôme Lachaze, en charge de la RSE à l’ACO : "Pour qu’un grand événement perdure, il faut qu’il ait un impact positif sur son écosystème : la biodiversité, l’économie, le social. Si non, il ne sera plus accepté par la société".

Poursuivez votre lecture

Plus de Newsletters

Déjà abonné à une newsletter gratuite ? Inscrivez-vous ici à une autre édition