Défaillance : Comment les dirigeants rebondissent-ils ?

Par Jeanne Magnien et Élodie Soury-Lavergne, le 05 juin 2015

Pour les quelque 3.400 dirigeants qui déposent le bilan chaque année dans le Nord - Pas-de-Calais, le choc est violent sur le plan psychologique et financier. Des associations sont là pour les aider, encore faut-il que le dirigeant brise ce tabou qu'est encore la défaillance d'entreprise.
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Henry Ford a créé dans ses jeunes années deux entreprises qui n'ont pas fonctionné. Walt Disney a été licencié par un journal qui lui reprochait un manque d'imagination. À 30 ans, Steve Jobs s'est fait virer de la société Apple qu'il avait fondée... Trois exemples d'échecs professionnels qui n'ont pas du tout rimé avec carrière terminée. Pour autant, les dirigeants français ont encore du mal aujourd'hui à parler de leurs difficultés. Un tabou préjudiciable quand on sait que le nombre de défaillances d'entreprises a augmenté de 8 % sur le premier trimestre 2015 par rapport à la même période en 2014, selon une étude publiée mi avril par le cabinet Altarès. « Dans les pays anglo-saxons, un entrepreneur rebondit en un an, contre 8 à 9 ans en France où l'échec est très mal vu », souligne Christine Lecomte, présidente de l'antenne lilloise de l'association Second Souffle, née en juillet 2014. Celle-ci accompagne les entrepreneurs régionaux en échec vers le rebond, que celui-ci se traduise par une poursuite d'activité, le retour du dirigeant vers le statut de salarié ou encore la création d'une autre entreprise.




« Déposer le bilan est un acte de gestion »

Jackie Gosciniak compte parmi ces dirigeants qui ont rebondi. À la tête d'un salon de coiffure lillois qui emploie trois personnes, la gérante se voit contrainte de déposer le bilan en 2004, suite à un mauvais montage de financement avec une banque. « Je faisais du chiffre d'affaires mais je n'avais pas de trésorerie. Avant de déposer le bilan j'ai fait des erreurs en me disant que je pouvais encore y arriver et j'ai notamment fait appel au crédit revolving. C'est une mauvaise idée : on s'endette encore plus et ce sont eux les plus agressifs quand il s'agit de récupérer l'argent. Déposer le bilan est un acte de gestion. Il vaut mieux se diriger vers cette solution plutôt que d'aller jusqu'à l'étranglement. » Après ce dépôt, la dirigeante rebondit avec une poursuite d'activité de sa société, qui emploie à présent 2 personnes, et un échelonnement de ses dettes sur dix ans, dont le remboursement s'est achevé en 2014.






De dirigeant à salarié...

Si les salariés qui rêvent de devenir leur propre patron sont légion, rares sont les dirigeants qui expriment le souhait de redevenir salariés. Et pourtant, il s'agit bel et bien d'une porte de sortie salutaire pour certains, à l'image de Frédéric Gratepanche qui a créé un bureau d'étude en 1993 à Douai. Suite à la crise économique de 2008, cette société, qui emploie une centaine de salariés, connaît des difficultés et, après une succession de phases difficiles, de rebonds et le passage à 50 salariés, se retrouve en cessation de paiements en janvier 2014. « La société a été reprise de justesse en juillet 2014 par le groupe Pouchain, que je côtoyais à la CCI Grand Lille. Ils m'ont repris avec l'entreprise et les choses redémarrent : nous avons embauché 4 personnes depuis un an », explique cet entrepreneur redevenu salarié. Et d'ajouter : « Le plus difficile durant cette période a été de continuer à y croire. J'ai porté cette situation seul et pendant 6 mois, j'ai dépensé beaucoup d'énergie pour sauver l'entreprise sans toucher de rémunération. » 



Redevenir salarié, c'est aussi le choix qu'a fait Pascaline Matusiak, dirigeante d'un cabinet de conseil en formation et coaching qui a eu des difficultés en 2013, après 10 ans d'activité et avec un salarié à son actif. « La société a vu 200.000 € de contrats reportés ou non signés », explique l'entrepreneuse. Une situation à laquelle s'ajoutent des problèmes personnels qui la conduisent à des soucis de santé puis au dépôt de bilan en juin 2013. Après cette période difficile, la dirigeante a rebondi via le portage salarial : « J'en sors grandie. J'ai repris ce que j'ai fait durant 10 ans, afin de transformer les belles réussites en matière pour rebondir. »






Recréer après une liquidation

« Outre-Atlantique, on dit qu'un homme qui a échoué sait pourquoi et donc, quand il retente l'aventure, il a deux fois plus de chances d'y arriver », indique Bruno Delcampe, président de l'association SOS Entrepreneurs, dont tous les membres ont été un jour dirigeants et qui a accompagné près de 8.000 entreprises en difficultés depuis ses débuts. Un principe bien illustré par Jacky Deraed : « J'ai créé en 2008 à Salomé une société de carrosserie industrielle de 2e monte et j'ai eu la chance, ou la malchance, de travailler avec Mercedes France en local. En peu de temps nous sommes passés de 1 à 23 salariés, puis 35, et nous avons atteint un chiffre d'affaires d'1,2 M€, sans y être préparés puisque notre prévisionnel était de 360.000 € en 4 ans ! Nous avons grandi trop vite : nous étions jeunes et aucune banque ne voulait nous financer... Nous avons donc joué la carte de l'autofinancement et nous avions toujours une trésorerie en tension... », explique le dirigeant. Il ajoute : « Notre problème, c'est que Mercedes représentait 90 % de notre chiffre d'affaires. Une situation à laquelle nous voulions remédier mais nous n'avons pas eu le temps. Suite à un changement de direction, Mercedes France a cessé de travailler avec nous. Nous avons tenté de redresser les choses, mais c'était trop difficile. C'étaient des erreurs de jeunesse et un manque d'accompagnement : nous n'avons pas agi avec sagesse, nous avons voulu brûler les étapes... En 2012, j'ai dû cesser l'activité de cette société et avec le soutien de ma femme, j'ai recréé une autre entreprise à La Bassée en m'appuyant sur cette expérience. Nous sommes à présent une petite entreprise de 4 personnes avec un chiffre d'affaires de 400.000 € : cela correspond à ce que j'avais envisagé pour la première entreprise avant que l'on me propose de changer de route », explique ce dirigeant que son optimisme ne quitte jamais. Il conclut : « Il n'y a pas d'école pour devenir dirigeant, et surtout pas pour les TPE/PME. Ma philosophie, c'est qu'il n'y a pas d'échecs, que des apprentissages. »

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