Numérique

Interview « Trop de délégations régionales au CES peut être source de confusion »

Entretien avec Hugues Meili, président cofondateur de Niji

Propos recueillis par Xavier Debontride - 30 janvier 2018

Dirigeant de l’entreprise rennaise de conseil en transformation numérique Niji, Hugues Meili partage ses impressions sur le Consumer Electronic Show, le grand salon dédié à l'innovation dans l'électronique grand public qui s'est déroulé début janvier à Las Vegas. S’il n'a pas été marqué par une innovation en particulier, il souligne la montée en puissance des services numériques qui envahissent les univers domestiques, mais aussi celui de l’entreprise. Et il tacle, au passage, les délégations régionales de start-up tricolores qui ont fait le déplacement en rangs serrés, mais pas toujours de manière très efficace.

Hugues Meili, dirigeant et cofondateur de Niji, société de conseil en transformation numérique, analyse les évolutions du CES de Las Vegas — Photo : Niji

Le Journal des Entreprises : Vous êtes un habitué du salon CES de Las Vegas. Avez-vous été surpris par l'édition 2018 ?

Hugues Meili : C’était effectivement ma cinquième participation. Je note une forme de continuité dans l’esprit du CES, son organisation logistique bien rodée, le choix de ses thématiques autour des technologies pour le grand public. Rien ne m’a véritablement surpris, mais je dirais que c’est dans la continuité que s’inscrit l’étonnement. J’ai été frappé par le nombre d’objets courants de la maison qui deviennent connectés et porteurs de services d’accompagnement à la vie de tous les jours, grâce à des applications mobiles essentiellement. Autre surprise : le nombre toujours plus impressionnant de start-up françaises présentes, là où je pensais que nous avions potentiellement atteint des sommets.

À ce propos, certains observateurs ont déploré le côté « entre soi » de la délégation française et les querelles de chapelles régionales. Que leur répondez-vous ?

H. M. : Je leur réponds que la présence appuyée de la Marque France et de ses capacités d’innovation portées tant par ces fameuses start-up, que par les démarches dites d’open innovation des grands groupes, a contribué à enrayer définitivement le « French bashing » à l’œuvre ces dernières années. En cela, la French Tech et sa présence massive au CES depuis 3 ou 4 ans, de même que celle de Business France, ont été salutaires. Maintenant, c’est vrai que comme d’autres, je perçois un « trop plein » à l’occasion de la dernière édition, qui conduit à une certaine confusion par rapport à l’orientation très grand public du CES. On croise de nombreuses start-up qui n’y ont pas leur place. Ce mouvement s’est sans doute amplifié à la faveur des nombreuses délégations régionales qui ont fait le voyage à Las Vegas.

Ce n’est pas efficace ?

H. M. : Pas toujours ! Cela s’apparente parfois à de l’acharnement entrepreneurial porté à bout de bras par des dépenses inconsidérées d’organismes et de grands groupes qui en ont les moyens… Je trouve effectivement que cette juxtaposition de délégations régionales contribue à ce sentiment de confusion, et je ne suis pas certain que toutes ces start-up en aient réellement retiré quelque chose. J’invite toutes les parties prenantes de cette diplomatie économique à se mettre autour rapidement autour de la table pour en échanger et arbitrer.

« Le numérique est entré dans tous les objets courants de la vie »

Quelles tendances lourdes retenez-vous de ce salon ?

H. M. : Au cours de 5 dernières années, le CES est passé d’une foire aux téléviseurs et autres objets technologiques grand public ancrés dans leur matérialité électronique, à une foire aux services rendus possibles par la connexion numérique de ces objets matériels, et ancrés dans leur immatérialité logicielle. En cela, le CES aurait dû devenir le CDS, pour Consumer Digital Show … On est passé cette année de cette multitude de couples « produits matériels / services immatériels » très unitaires et verticaux fonctionnellement, au concept plus transverse et fluide de la « Smart Life » derrière laquelle se cache la « Connected Life » : notre vie est plus intelligente parce qu’elle est connectée par tous ces éléments supports. Le numérique est entré dans tous les objets courants de la vie, tels que la literie, les appareils sanitaires, la robinetterie, les ouvrants, les équipements de cuisine … Ce sont les grandes marques leaders de tous ces domaines qui, dans le cadre d’écosystèmes structurés autour de protocoles d’interopérabilité et de plates-formes fédératrices, nous offrent des parcours de vie fonctionnellement plus riches, plus fluides, plus attrayants.

Cette connectivité généralisée peut séduire, mais ne menace-t-elle pas notre vie privée ?

H. M. : On est effectivement au royaume de la donnée et la question de sa protection se pose ici très fortement. On commence d’ailleurs à voir apparaître des solutions très concrètes pour renforcer ce respect de la vie privée. Mais on n’échappe pas au « cloud computing ». L’internet des objets est donc omniprésent, avec en corollaire l’intelligence artificielle qui s’applique à cette abondance et à cette diversité de données gérées … L’IA est omniprésente dans l’analyse de l’image, avec la reconnaissance des formes et des mouvements notamment - la fameuse computer vision - mais aussi dans l’apprentissage récurrent, le machine learning, et la prédiction de plus en plus fine, le deep learning.

On a également beaucoup parlé de reconnaissance vocale, désormais opérationnelle.

H. M. : En effet, de nouvelles interactions arrivent, par la voix autour de la reconnaissance et de la synthèse vocale, mais aussi par le toucher, avec des interfaces haptiques adaptées à la reconnaissance de formes… Ce n’est pas nouveau, mais l’interaction vocale associée à une base de données élargie permet désormais d’accéder aux fonctionnements de cette « vie connectée » dont je parlais à l’instant. Le design de ces interfaces est un enjeu clé pour en faciliter l’usage, car ces interactions sont bien évidemment enchevêtrées les unes aux autres.

Que retenez-vous d’une autre tendance lourde de cette édition : les véhicules connectés et la mobilité ?

H. M. : Les véhicules connectés, aux matériaux composites et aux lignes futuristes, sont désormais munis de radars de type lidar tout droits issus de la recherche militaire. Ils sont serviciels, car l’enjeu n’est plus de les posséder mais d’en faire le bon usage, électriques de plus en plus souvent et autonomes à des degrés divers. Quelques acteurs français ont fait forte impression à Las Vegas sur ce créneau, comme les équipementiers Valeo et Faurecia, mais aussi Navia et sa fameuse navette autonome conçue avec Keolis. Clairement, la mobilité multimodale est en marche !

« Les objets connectés arrivent dans les entreprises, de la même manière que les usages numériques privés des salariés ont un impact sur l’organisation de leur employeur. »

Toutes ces innovations vont-elles demain déboucher sur des applications professionnelles dans les entreprises ?

H. M. : Il y a une porosité croissante entre vie professionnelle et vie personnelle en matière de numérique. Les objets connectés arrivent dans les entreprises, de la même manière que les usages numériques privés des salariés ont un impact sur l’organisation de leur employeur. Partout, on voit des applications, encore souvent très tournées vers l’univers du jeu, mais aussi de plus en plus intégrées à des processus professionnels, industriels ou commerciaux, autour de la réalité virtuelle et de la réalité augmentée … J’ai également croisé dans les allées du salon de nombreux robots sociaux, notamment de type compagnons de travail ou de vie. Sur un plan plus professionnel, des drones de plus en plus aboutis sont conçus pour des usages marins et aériens tels que le transport de marchandises et de voyageurs, et le secours de ces derniers en mer comme sur terre.

Toutes ces innovations sont-elles accessibles aux PME et ETI ?

H. M. : Lorsqu’elles apparaissent essentielles dans la transformation numérique d’une entreprise, quelle que soit sa taille, celle-ci doit savoir en tirer parti et les questions qui se posent alors à son dirigeant sont toujours les mêmes : par quel bout je la prends ? À qui j’en confie le soin dans mon organisation et comment j’en assume le coût dans mon compte de résultat instantané et prévisionnel ? Les innovations observées à New York au salon RNF Show concernant l’évolution des modes de distribution, du commerce connecté, des points de vente, me questionnent davantage quant à la capacité des acteurs concernés à faire des choix engageants dans la durée, qui bousculent la structure de leurs ventes et de leurs revenus, nécessitant parfois des déploiements opérationnels à grande échelle dans des centaines, voire des milliers, de points de vente …

Y a-t-il une manière efficace de faire fructifier les contacts noués dans les allées de ces salons internationaux ?

H. M. : On en ramène une baignoire pleine d’idées, il faut laisser les meilleures remonter à la surface, avec un souci de retour sur investissement. Comme d’habitude, il faut débriefer, projeter les innovations d’usage et technologique à son propre positionnement métier et marché, sortir de l’impression foisonnante, désordonnée voire superficielle, que peut générer le gigantisme américain du salon, et faire des choix : un petit nombre de sujets à mettre en œuvre. Pour ce qui est de faire fructifier les contacts, il faut battre le fer tant qu’il est chaud et puisque la période est souvent celle des vœux, se rappeler au bon souvenir de ceux qu’on a croisés en agrémentant la reprise de contact d’une petite carte … papier !

Propos recueillis par Xavier Debontride

Hugues Meili, dirigeant et cofondateur de Niji, société de conseil en transformation numérique, analyse les évolutions du CES de Las Vegas — Photo : Niji