Conjoncture

Interview "La relocalisation n'est pas une réaction épidermique à la crise"

Par Valérie Dahm , le 24 mars 2022

La crise des pénuries, qui fait suite à la crise du Covid n’a pas fini d’affecter les entreprises, qui n’ont jamais connu de telles tensions avec leurs fournisseurs. Elle jouera en faveur d’une relocalisation européenne, voire française des achats. L’analyse d’Olivier Wajnsztok, directeur associé d’AgileBuyer, qui vient de sortir une étude sur le sujet.

Olivier Wajnsztok, directeur associé d'AgileBuyer : "C'est bien en Europe que vont se situer les relocalisations d'achats".
Olivier Wajnsztok, directeur associé d'AgileBuyer : "C'est bien en Europe que vont se situer les relocalisations d'achats". — Photo : AgileBuyer

AgileBuyer et le Conseil National des Achats viennent de publier une étude sur les achats des entreprises en 2022, après avoir interrogé près de 900 responsables et directeurs des achats en France. La pénurie impacte-t-elle toujours les entreprises ?

La pénurie survenue avec la crise du Covid est globale et impacte aujourd’hui encore les directions achats des entreprises. Elle ne concerne pas seulement les matériaux, mais également les services, la main-d’œuvre et les transports. L’indice des matières premières de Bloomberg a progressé de 30 % depuis le début de l’année pour remonter à des niveaux jamais atteints depuis 2015. Les ressources en matières premières et l’électronique sont réduites à peau de chagrin et les besoins de sécurisation des approvisionnements demeurent une priorité absolue et vitale pour la survie des entreprises. En tête des produits qui ont contraint les entreprises à baisser leur production, on trouve les métaux (23 %), talonnés par les matières premières (hors métaux et chimie) et l’électronique (14 %). Suivent de près l’informatique (13 %) et les transports (12 %). Le transport reste une problématique importante, marquée par le manque de containers et des queues d’attente massives dans les ports. Malgré l’évolution de la crise sanitaire, nous sommes encore en pénurie, quand bien même des améliorations se profilent dans certains secteurs. C’est une tendance conjoncturelle lourde, dont les entreprises ne sortiront pas toutes rapidement. Actuellement encore, des usines fonctionnent au ralenti, comme dans l’automobile, du fait du manque de composants électroniques. Certaines de ces usines pratiquent des arrêts de fonctionnement de quelques jours régulièrement, impactant par ricochet les sous-traitants.

Quelles entreprises et secteurs sont concernés ?

Notre étude montre qu’en 2022, 68 % des sociétés sont confrontées à des pénuries. Le secteur le plus touché a été l’automobile, mais aussi la mécanique-métallurgie, les équipements, la mode et le luxe. Très à la peine également, l’industrie agroalimentaire, l’hôtellerie et la restauration, impactés par des hausses de prix des produits agricoles, fortes voire historiques dans certains cas. Les secteurs de la communication, des médias, du conseil, de la formation, de la banque, des finances, assurances, informatique et télécom ont ressenti la crise, mais avec un impact moindre. Quelle que soit leur taille, tous les types d’entreprises ont été touchés. Toutefois, des entreprises de taille modeste ont pu faire face aux pénuries. Compte tenu de leur niveau d’achat plus modéré, des fournisseurs ont pu leur délivrer les marchandises attendues.

À quoi sont dues ces pénuries ?

Les causes sont très variables. Pour l’électronique, les pénuries sont dues au Covid d’une part, avec l’explosion des achats d’ordinateurs et d’équipements liés au télétravail ; ainsi qu’au développement de la 5G qui provoque une surconsommation de puces électroniques. La distribution, quant à elle, a connu des pénuries du fait de l’augmentation du temps passé à domicile par des actifs qui, préalablement au Covid, prenaient leurs repas à l’extérieur. Les gens se sont mis à faire leurs courses deux fois par semaine plutôt qu’une. La crise sanitaire a créé et développé des marchés, qui se maintiennent et entretiennent donc une tension sur les achats.

"Ces pénuries ont impacté fortement les marges des entreprises : 65 % des répondants à l’enquête le signalent."

Autre cause expliquant des pénuries récurrentes encore aujourd’hui ; certaines usines ont mis du temps à redémarrer, suite à des arrêts décidés en plein Covid et consacrés à des tâches de maintenance. Dans certains secteurs - comme les aciéries par exemple - il faut beaucoup de temps pour redémarrer l’activité et atteindre la pleine production. Dans d’autres secteurs, comme la pharmacie et le sanitaire, c’est la sur-sollicitation de certains produits, liée au Covid, qui a généré par effet domino, des pénuries d’autres marchandises. Par ailleurs, l’explosion des livraisons liées au confinement, a provoqué des pénuries d’emballage et de bois (palettes). Enfin, le prix du pétrole, qui a fortement augmenté et reste très élevé, rajoute un niveau de tension.

Quel impact sur les marges des entreprises et pour combien de temps ?

Ces pénuries ont impacté fortement les marges des entreprises : 65 % des répondants à l’enquête le signalent. Les secteurs les plus touchés concernent la mécanique, la métallurgie et les équipements, les meubles et textiles (86 %), suivis de près par la conso-distribution et le secteur de l’automobile (83 %). L’agroalimentaire et l’hôtellerie ont aussi vu leurs marges décrocher (82 %), ainsi que l’industrie lourde (72 %) et l’immobilier-BTP (65 %). Si ces pénuries affectent financièrement les entreprises, elles sont néanmoins jugées "conjoncturelles" par la quasi-unanimité des répondants (91 %). Indéniablement, les prix des produits vont grimper pour les consommateurs finaux.

Si une partie des entreprises a recouvré le même volume d’achats qu’avant la crise, ce n’est pas dans les mêmes conditions : les relations avec les fournisseurs se sont fortement tendues. Alors que seulement 31 % des directions d’achat en souffraient en 2021, aujourd’hui 82 % se plaignent de relations défavorables : pénuries récurrentes, difficultés et retards de livraison (79 %), hausse des prix. Pas un seul secteur n’est épargné par cette tension. Les plus touchés restent la mécanique-métallurgie-équipements, les meubles et textiles, l’automobile et la conso-distribution. Fait notable, il faut signaler une baisse historique de l’objectif de réduction des coûts fournisseurs. Il n’a jamais été aussi bas, les entreprises cherchant avant toute chose à être livrées pour éviter des ruptures de production. Seule la moitié des directions achats aura un objectif de réduction des coûts en 2022.

Comment une entreprise peut surmonter ses difficultés d’approvisionnement ?

Désormais, les directions d’achats recherchent des sources d’approvisionnement alternatives, avec plus de proximité et de réactivité. L’idée principale est de ne plus mettre tous les œufs dans le même panier pour sécuriser les achats à l’avenir. C’est une tendance très lourde, puisque 82 % des déclarants optent pour ce mode de sécurisation. Quasiment tous les secteurs s’engouffrent dans cette voie, en privilégiant l’Europe et la France quand cela est possible. Le secteur de l’automobile, très affecté par les pénuries, est le premier concerné par la relocalisation de ses achats. Suivent les secteurs de la mécanique-métallurgie et des meubles et textiles, ainsi que la consommation-distribution.

"Aujourd’hui, 61 % des directions achats considèrent le made in France dans leurs critères d’attribution business, contre 47 % en 2021"

Cette politique de relocalisation est accentuée par les défis environnementaux et les objectifs de décarbonation qui vont devenir incontournables. Acheter plus près, c’est réduire ses transports et donc générer moins de CO2. La relocation n’est pas une réaction épidermique à la crise, c’est une véritable évolution, déjà inscrite dans la stratégie des entreprises avant la crise sanitaire. Les chiffres à cinq ans le montrent. Ce qui change, c’est le passage d’une dynamique molle à une dynamique plus nerveuse dans les efforts de relocalisation des achats.

Le Made in France va-t-il revenir en force ?

Aujourd’hui, 61 % des directions achats considèrent le made in France dans leurs critères d’attribution business, contre 47 % en 2021. Cela grimpe même à trois quarts des directions achats, pour les secteurs de l’immobilier et de l’aéronautique-défense. Les leçons de la crise jouent : la proximité, c’est un gage d’une plus grande réactivité, des frais de transport réduits et un bilan carbone amélioré du même coup. Toutefois, les directions achats sont loin de pouvoir trouver les produits qu’elles recherchent en France, comme l’électronique par exemple. C’est davantage le manque de disponibilité des produits, plutôt que leur prix, qui limite la relocation des achats en France. Pour 2022, seules 18 % des entreprises affichent une politique volontariste de relocation des achats en France. C’est bien en Europe, plus globalement, que vont se situer les relocalisations d’achats (80 %). À toute chose, malheur est bon, les directions achats ressortent plus stratégiques et incontournables du fait de la crise.

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