Pierre Goguet / Alain Rousset.La décentralisation en débat

Par Yann Buanec etOrianne Esvan, le 06 septembre 2013

exclusif A l'invitation du Journal des entreprises, Alain Rousset, le président de l'Association des régions de France, et Pierre Goguet, le président del'association des CCI métropolitaines, ont confronté leurs points de vue sur la future réforme territoriale.
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Est-ce que vous souscrivez à l'expression millefeuille territorial à propos de l'organisation administrative française ?Alain Rousset :
Pour moi c'est une réalité. C'est pourquoi je suis favorable à l'abandon de la clause générale de compétence. Dans mon esprit, décentralisation égale responsabilisation. La société est de plus en plus complexe, elle fonctionne en réseau, elle suppose des compétences. Nos concitoyens, chefs d'entreprise, chômeurs, proviseurs, agriculteurs... doivent savoir qui est responsable de quoi. La France a besoin de renforcer son intercommunalité mais aussi d'éviter la dispersion, l'émiettement. Nous avons besoin du niveau communal et intercommunal, du niveau régional et du niveau étatique.Pierre Goguet : Si je me positionne en tant qu'utilisateur et observateur, j'ai l'impression que ce millefeuille est le poids de l'histoire et qu'il y a une incapacité de tous les gouvernements, quelle que soit leur couleur politique, à faire passer des réformes. C'est une illustration de la résistance au changement absolue de notre pays.Au-delà de ça, je m'interroge sur la taille des régions en France

, et sur leur nombre. Vingt-deux régions je pense que c'est trop. J'observe en tant que repré

sentant du monde économique que cela ne colle pas avec les zones d'influence économiques. On est dans une période de pénurie financière, il faut rechercher les bonnes pratiques, les mutualisations et accepter que celui qui fait, c'est celui qui a l'expertise ou les moyens de faire

.


Dans le cadre de cette nouvelle réforme territoriale, qui doit selon vous, piloter le développement économique ? Régions et métropoles semblent émerger mais comment selon vous, doivent se partager les rôles ?

Alain Rousset :
C'est une des contradictions du texte. Il est issu d'un travail scientifique qui montre la prégnance du phénomène urbain dans une France où la majorité des élus sont issus du milieu rural. Il montre aussi que la France ne voulant pas s'appuyer sur de bonnes pratiques, n'a pas suffisamment d'ETI parce que nous n'avons pas de régions suffisamment fortes. La taille des régions françaises correspond à la moyenne des régions européennes mais il y a un problème de budget. Le land allemand de Hesse qui a certes deux fois plus d'habitants que nous, a un budget de 38 milliards. Le nôtre est de 1,3 milliard. Les PME, les ETI sont quatre fois plus aidées dans leurs besoins de formation, d'innovation
, de financement.

Dans ce cas, quelles compétences pour l'échelon métropolitain en terme de développement économique ?
Alain Rousset : Nous sommes dans un triple jacobinisme en France : centralisme entre l'État et les collectivités locales, centralisme entre les grandes entreprises et les sous traitants, centralisme au niveau bancaire. Toute l'épargne remonte au niveau national.Or c'est
le tissu régional industriel et bancaire qui va redresser la France. Nous n'aurons d'ETI qu'avec des régions fortes, pas avec une agglomération ou un syndicat intercommunal. Une stratégie ne peut qu'être régionale et adossée à une volonté politique de la région avec des moyens et des acteurs comme les CCI.
Pierre Goguet : Nous avons de vraies complémentarités à trouver. Il faut que l'on soit sensible au principe de subsidiarité. La Région est unanimement reconnue ici pour son expertise en matière d'innovation. Il est clair que dans ce cas-là, il faut que nous essayions de nous coordonner. Nous avons une vraie humilité à avoir au niveau consulaire. Il faut au maximum travailler dans le sillage de la Région et travailler en complémentarité.J'ai une approche différente de M.Rousset sur l'international. Dans tous les contacts que nous avons, la plupart viennent vers la métropole. C'est Bordeaux qui est recherchée. Bordeaux est un mot magique. Nous avons des demandes de coopération mais la responsabilité de la CCIB n'est pas d'avancer seule. Clairement quand au Sénégal, on nous parle de l'agroalimentaire, de la nécessité d'une expertise, je dis : là, le bon point d'entrée c'est l'Agropole d'Agen. Si on veut être professionnel et sérieux, il faut savoir renvoyer à celui qui est le plus à même. Il faut identifier les savoir-faire, se les approprier collectivement et chasser en meute. L'attractivité d'une région a tout à gagner à une métropole forte. Ce n'est pas incompatible.Alain Rousset : Nous devons retravailler les rapports entre les CCI et la Région. La Région est reconnue aujourd'hui comme chef de file du développement économique. Cela ne signifie pas qu'elle est opérateur dans tous les domaines. Il faut qu'émerge une compétence économique et fixer des priorités.
Pierre Goguet : Je reviens sur la taille des régions. C'est une question de moyens. Aujourd'hui dans la compétition internationale, on n'a pas de régions formatées, en capacité d'influencer ou de concurrencer des grandes régions allemandes. On a un vrai problème.Alain Rousset : Pour répondre à la question de la taille des régions, rien n'empêche la coopération interrégionale. Il y a une tradition de compétition entre Bordeaux et Toulouse or ce sont les deux régions qui coopèrent le plus : fonds d'investissement pour les entreprises, coopération scientifique, aéronautique, pôles de compétitivité, marque commune comme avec Sud Ouest France.Pierre Goguet : Sur cette opération en Chine, c'est dommage par exemple que le niveau consulaire n'ait pas été associé. Le vin en Chine, cela fait 10 ans que nous travaillons le sillon. C'est le fameux collectif, le chasser en meute qu'on évoquait.
Que pensez-vous du projet de réforme du gouvernement ?
Pierre Goguet : Dans ce texte, le monde économique n'est nulle part représenté. Ce texte met en avant l'importance du monde économique mais il ne prévoit pas de représentation du monde économique.Le monde économique comme la métropole, peut être un moteur pour le dynamisme d'un territoire.Alain Rousset : Les régions ont besoin d'avoir des contacts avec le monde économique. C'est par exemple le rôle des clusters.
Mais il ne faut pas que la métropole se referme sur elle-même. On ne peut pas revenir au système des villes libres avec un château fort et des frontières.

Actuellement la France connaît une grave crise économique. Dans ce contexte faut-il baisser le budget des
CCI

et celui des collectivités locales ?
Pierre Goguet : Nous sommes d'accord pour participer à l'effort national. Nous devons tous faire des efforts de bonnes utilisations de la ressource mais en réalité moi, je préférerais qu'on nous challenge sur les résultats.Alain Rousset : Tout le monde devra faire des efforts. La région Aquitaine perd 10 millions d'euros de dotation. Si nous savions en France qui fait quoi, ça me poserait moins de problème. La responsabilité c'est un gage d'économie, de rigueur et un gage de prise de compétences.

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