Nouvelle-Aquitaine

Politique

Interview Alain Rousset, président de la région Nouvelle-Aquitaine : « Ce qui est important, c’est que nos PME grandissent »

Entretien avec Alain Rousset, président de la région Nouvelle-Aquitaine

Propos recueillis par Anne Cesbron - 27 janvier 2020

À la tête du conseil régional de Nouvelle-Aquitaine depuis 1998, Alain Rousset fait du lien de confiance avec les entreprises la clé de voûte de son action économique et ambitionne de conjuguer adaptation au changement climatique et innovation. Plus que les grands projets, pour le président de la collectivité territoriale, les ETI constituent l’un des principaux moteurs du développement industriel néo-aquitain.

Alain Rousset, président de la Région Nouvelle Aquitaine
Alain Rousset, président de la Région Nouvelle-Aquitaine : « Le vrai redressement productif de la France, c’est de transformer le plus de PME en ETI ». — Photo : Région NA-Françoise Roch

Le Journal des Entreprises : Alors que les voyants économiques sont au vert, vous dites rester attentif à ce que personne ne reste sur le bord du chemin… Quel est l’écueil que vous souhaitez éviter ?

Alain Rousset : Effectivement, qu’ils soient de la Banque de France ou de l’Insee, les voyants montrent que la région se porte mieux que le reste de la France tant en termes de baisse du chômage que de réindustrialisation, de créations d’entreprises, de prêts à destination des entreprises… Il est important de constater que notre économie se diversifie. Elle doit se régénérer. Expliciter la trajectoire de la Région, en termes de dynamisation de tous nos territoires et d’économie, c’est d’abord revenir sur notre première attention, basée sur la relation de confiance avec le monde de l’entreprise. Qui se traduit aussi par le premier budget des régions de France en matière d’accompagnement des entreprises, au regard de sa population. Il s’agit aussi de participer à « désisoler » les chefs d’entreprise et les entreprises entre elles. Depuis vingt ans, les clusters sont créés pour cela, pour permettre aux dirigeants d’entreprise de mieux se connaître, d’échanger. Cette dynamique est renforcée par ce que nous appelons aujourd’hui l’« interclustering ». La plupart des clusters se regroupent à l’échelle de la nouvelle grande région, échangent sur leur vision d’avenir et sur des projets collaboratifs, comme le font par exemple le pôle laser optique et Aerospace Valley. L’écueil, c’est ce que nous constatons dans certaines zones en matière de déprise médicale, autant due à la baisse de la population qu’au souhait des médecins de ne plus travailler seul et autant. Il en est de même pour les agriculteurs, les maires des petites communes : nous sommes devant le paradoxe de notre société du très haut débit qui nous rapproche de tous les points de la planète tout en nous éloignant de notre voisin.

Vous redoutez les effets pervers de l’attractivité de notre territoire ?

Alain Rousset : Les métropoles sont hyper attractives comme l’est le littoral. Il faut réfléchir à une mobilité différente, il faut aussi que l’agglomération bordelaise réfléchisse à son urbanisme, qui en soi peut être générateur d’embouteillages, de congestion. Alors, pour nous, Région, l’objectif est de défendre les usines à la campagne, de les accompagner dans la notion d’usine du futur.

« Nous souhaitons affirmer que nous sommes la région du stockage d’énergie »

Vous évoquez la régénération de l’économie… Comment la Région Nouvelle-Aquitaine accompagne cette dynamique ?

Alain Rousset : Un exemple : notre accélérateur PME-ETI obtient des résultats assez spectaculaires. Cette formation dispensée aux chefs d’entreprise permet de revisiter la trajectoire de l’entreprise dans tous les domaines, de la gestion des ressources humaines à l’export, de la numérisation, la robotisation, à la formation des salariés. Il y a une relation concrète entre ce type de formation de très haut niveau et la croissance de l’entreprise, comme il y a une relation mathématique entre les investissements de R & D avec la croissance de l’entreprise.

Vous évoquiez la diversification des filières… Sur quelles filières d’avenir la Nouvelle-Aquitaine investit-elle ?

Alain Rousset : À cette première stratégie économique incarnée par les clusters, s’en sont jointes d’autres plus structurantes. Depuis près de dix ans, nous travaillons par exemple sur un positionnement proactif sur la filière des batteries de véhicules. Aujourd’hui, en France, nous sommes dépendants à 98 % des batteries d’Asie du sud-est. Se préparer à la batterie du futur, c’est sauver la transition énergétique des véhicules. On a commencé à travailler avec l’entreprise Hydro-Québec, via une filiale qui a installé un laboratoire de recherche sur le Bassin de Lacq que nous finançons. Sur ce sujet, nous travaillons également avec Arkema, Solvay près de La Rochelle, Forsee Power qui assemble des batteries pour les bus à côté de Poitiers et Serma Technologies à Pessac, qui qualifie les batteries pour Renault et Peugeot… Donc, nous construisons un consortium à l’échelle de la grande région. Nous souhaitons affirmer que nous sommes la région du stockage d’énergie, anticipant aussi sur un autre type d’énergie qu’est l’hydrogène. Et d’ailleurs, Bruno Le Maire a récemment annoncé qu’une usine de batteries s’installera en Nouvelle-Aquitaine, au moins dans sa première phase.

Les filières identifiées comme historiques bénéficient-elles aussi d’un soutien de la Région

Alain Rousset : Pour l’aéronautique, nous avons par exemple réalisé l’achat du site de Latresne (Aérocampus Aquitaine, campus qui propose une offre de formations dans l’aéronautique et le spatial, NDLR). Investir sur la maintenance aéronautique, c’est anticiper sur la nouvelle stratégie des avionneurs, car aujourd’hui, pour vendre un avion, il faut aussi vendre sa maintenance. Ceci suppose des formations de haut niveau. Un autre exemple où la formation structure à la fois une attractivité et un redéveloppement industriel, c’est le pôle d’excellence cuir de Thiviers, en Dordogne. L’enjeu est de faire en sorte que ce territoire, qui a été un territoire de la chaussure, redevienne attractif à travers le cuir et le luxe. Cette stratégie industrielle à l’échelle régionale, se déploie dans d’autres domaines. On voit qu’à partir du pôle cuir, se développe un accompagnement des agriculteurs pour que le cuir des bêtes soit utilisable dans l’industrie du luxe. C’est aussi ce que nous avons entamé sur le Ferrocampus de Saintes (cluster de formations autour des métiers du ferroviaire) pour en faire un lieu de R & D, un appui technique pour notre pays.

« Nous sommes en train de structurer une filière pour pouvoir mettre à la disposition des agriculteurs des systèmes d’accompagnement vertueux. »

La Région s’est engagée dans un programme de réduction des pesticides, la filière agricole est-elle partie prenante ?

Alain Rousset : La Région peut agir sur ce qui la concerne directement, par exemple au travers des 25 millions de repas qu’elle doit proposer par an aux lycéens. Moins gaspiller, manger de meilleure qualité, plus de légumes… C’est la stratégie, qui est vraiment de travailler avec le monde agricole et le monde agroalimentaire, pour recréer un système commercial qui permette de répondre aux attentes de la société et de produire en respectant l’environnement. C’est l’enjeu de la stratégie régionale Neo Terra, pour sortir des pesticides dans les dix ans qui viennent. Pour cela, l’agroalimentaire a un besoin d’investissements colossal, il s’agit d’accompagner les agriculteurs et faire en sorte qu’on redonne au monde rural des emplois de qualité et des ressources économiques pérennes.

Le monde agricole vous suit-il ?

Alain Rousset : Le monde agricole est très partant, mais déteste ce qu’il appelle l’« agribashing » ; il sait ce que signifie dépendre du climat et de la grande distribution, d’avoir une telle volatilité des prix et des cours. Le projet Vitirev illustre notre action. Nous avons rassemblé 130 organismes, pour créer un projet sur la sortie des pesticides dans la viticulture, qui aura des retombées technologiques en termes d’agriculture de précision, de nouveaux matériels qui permettent d’éviter l’emploi des engrais chimiques… Nous sommes en train de structurer un cluster bio-contrôle, des entreprises, des laboratoires pour pouvoir mettre à la disposition des agriculteurs des systèmes d’accompagnement vertueux. La transition agro-écologique est une vraie chance, car elle permet de penser autrement que sous une forme de punition.

De quelle image se pare ainsi la Région ?

Alain Rousset : Ce n‘est pas une question d’image. C’est tout un travail d’acculturation des filières, des territoires et pas seulement des élus. C’est l’adoption d’une feuille de route systémique de toutes les politiques régionales sur la transition énergétique, écologique, agro-écologique, industrielle, en se fixant une échelle de dix ans pour répondre au réchauffement climatique. Le monde économique, qu’il soit agricole ou industriel, sera sûrement celui qui réagira le plus vertueusement, le plus efficacement, même s’il a des responsabilités lourdes. Je sens un côté proactif.

« Ce que l’on demande, c’est que Paris arrête de vouloir être présent partout sur le territoire, dans tous les domaines. »

Qu’en est-il des actions en direction des entreprises du numérique ?

Alain Rousset : Notre actualité, c’est notre présence à la Cité du numérique à Bègles, au travers l’accompagnement des start-up que propose Unitec. La suite, c’est l’accompagnement des entreprises « électro-intensives » (très consommatrices en électricité, NDLR), autour de la diminution des consommations. C’est aussi notre réflexion autour d’implantations de data centers.

Ce sont des projets et des investissements de grande ampleur ?

Alain Rousset : Il n’y a pas que les grands projets qui comptent. Je suis surtout fasciné par la croissance de nos PME. Ce qui est important, c’est de faire en sorte que nos PME grandissent, doublent le nombre de leurs salariés. Le vrai redressement productif de la France, et mon ambition, c’est de transformer le plus de PME en ETI qui font de l’export, de la R & D.

Vous défendez davantage de décentralisation, au nom du développement économique local. Comment la Région pourrait-elle muscler ses compétences pour porter cette ambition ?

Alain Rousset : Tout est tellement concentré, tout fonctionne en petit comité, les grands groupes vont faire le siège à Bercy, ce que ne peuvent pas faire les ETI ou les PME. Les médias prennent l’info des ministères, donc on tourne en rond. Ce que l’on demande d’abord, c’est que Paris arrête de vouloir être présent partout sur le territoire, dans tous les domaines. Non seulement ça ne marche plus, mais plus l’État intervient et disperse ses moyens, moins il laisse les Régions devenir plus compétentes, monter en ingénierie sur le développement industriel. Plus on fait de la communication au lieu de l’action, et plus l’État est obligé de baisser ses moyens sur ses politiques régaliennes. Quasiment tous les mois, on a une initiative nouvelle, je pense par exemple à « Territoires d’industrie ». L’État n’apporte pas d’argent, mais ça excite tout le monde sur les territoires, alors qu’il faudrait de la stabilité.

Que proposez-vous ?

Alain Rousset : Il y a un paradoxe en France, un pays où le taux d’épargne est de plus de 15 %, c’est-à-dire considérable, mais pas fléché directement vers l’entreprise. Nous n’avons pas réussi à la différence d’autres pays, dont l’Allemagne, à « désintermédier » l’épargne vers l’entreprise. L’erreur a aussi été de centraliser les fonds propres au sein de Bpifrance. Il y aurait dû y avoir, et je l’avais proposé d’ailleurs à François Hollande, des banques régionales d’investissement. La centralisation française, dans le domaine du financement des entreprises est dramatique, c’est un frein.

« Nous n’avons pas vocation à rester au capital (d’entreprises) mais c’est un vrai coup de pouce et une marque de confiance du territoire. »

La Région choisit parfois d’entrer au capital des entreprises…

Alain Rousset : Lorsqu’un prêteur étudie un dossier d’entreprise, il analyse le rapport entre les fonds propres et la dette. Si vous avez un capital faible, vous ne pouvez pas emprunter pour investir. Et parce que le monde financier français, y compris public, prend peu de risques, notre accompagnement va effectivement aussi dans le soutien en fonds propres d’un certain nombre d’entreprises. Si nous avons l’implantation de Flying Whales en Gironde, cette grande société qui développe une innovation de rupture historique sur les dirigeables, c’est aussi parce que nous rentrons au capital.

C’est à la Région de prendre ce genre de risques financiers ?

Alain Rousset : De toutes les façons, la Région aide les entreprises en termes de R & D et de subventions en avances remboursables. Si l’entreprise a des difficultés, c’est aussi un risque pour la Région. Si vous êtes au capital, vous n’avez pas plus de risques que si vous avez octroyé une aide en subventions. En revanche, vous savez que lorsque l’entreprise volera de ses propres ailes, vous pouvez reprendre un capital valorisé et le réinjecter dans d’autres entreprises. Nous n’avons pas vocation à rester au capital et nous ne sommes pas un partenaire majoritaire. En revanche, c’est un vrai coup de pouce et une marque de confiance du territoire.

Si vous aviez été chef d’entreprise, dans quel secteur auriez-vous évolué ?

Alain Rousset : J’hésite entre une activité traditionnelle autour du textile, liée à mon histoire personnelle. Mon village (Chazelles-sur-Lyon dans la Loire, NDLR) était la capitale de la chapellerie, il a compté jusqu’à 2 500 ouvriers chapeliers, mais a disparu sur le plan industriel quand plus personne n’a porté de chapeau en France. Dans le textile, je m’interrogerais sur la façon de mettre du design dans la mode, de robotiser aussi. Mais se lancer dans les biotechnologies pour inventer le médicament du futur m’attire également beaucoup. Tout comme le monde paysan…

♦ Entretien paru dans le numéro Hors-série : Palmarès des Entreprises régionales, décembre 2019.

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