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Vincent Bechtel, le charpentier humaniste
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Vincent Bechtel, le charpentier humaniste

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Polytechnicien, Vincent Bechtel décide à 40 ans de tout recommencer. Après quinze ans dans un grand groupe pharmaceutique, il crée Sinallagma, une entreprise qui conçoit des aménagements extérieurs éco-responsables. Entre passion pour le bois, goût pour l’innovation et rencontres décisives, il revient sur un parcours atypique, porté par la curiosité et l’enthousiasme d’un Géo Trouvetou des temps modernes.

Vincent Bechtel, président fondateur de Sinallagma — Photo : BECHU PHOTOGRAPHIE

Depuis toujours, les charpentes fascinent Vincent Bechtel. Dans sa bibliothèque d’enfant déjà, il conservait des ouvrages techniques dont il ne comprenait pas tout, mais qu’il trouvait "beaux". Aujourd’hui âgé de 43 ans, cet Alsacien installé en Bretagne depuis 18 ans a fait de cette passion une aventure entrepreneuriale singulière : Sinallagma, une entreprise qui fabrique de structures en bois écologiques. "Je ne sais pas si c’est la suite logique des choses, mais j’en avais très envie. C’est ma manière de contribuer à améliorer le monde dans lequel je vis", confie-t-il. Devenir chef d’entreprise n’avait pourtant rien d’évident pour lui. Pas plus que de décrocher un CAP charpentier pour développer un concept qu’il veut unique.

Un projet entre utopie et conviction

Le déclic ? Un livre : Reciprocal Frame Architecture d’Olga Popovic Larsen, lu il y a dix ans. "Même si Villard de Honnecourt en avait parlé le premier !", sourit-il. Particularité des références : la première est une architecte contemporaine danoise, la seconde un maître d’œuvre picard du XIIIᵉ siècle ! "Il s’agit d’un procédé confidentiel qui n’avait jamais quitté le monde académique. Ces structures n’avaient jamais été construites auparavant, même si Léonard de Vinci y avait fait référence", précise l’entrepreneur. Autant de détails qui en disent long sur sa personnalité et sur sa passion pour les ossatures bois. "Le principe est simple : les morceaux de bois de la charpente se soutiennent les uns les autres par un effet mécanique." Une découverte qui fait son chemin dans l’esprit de l’ingénieur qui décide de réaliser une maquette. Et l’essai s’avère concluant ! L’aventure entrepreneuriale débute alors.

"C’était un pari fou ! Certains m’ont pris pour un cinglé."

Car par la suite Vincent Bechtel a l’opportunité de quitter le groupe pour lequel il travaille et mise tout sur ce concept. "C’était un pari fou ! Certains m’ont pris pour un fou. Mais développer des solutions techniques en bois pour un projet qui a du sens, ça valait le coup." Sa proposition : la fabrication d’ombrières végétalisées esthétiques, 100 % françaises, non traitées pour lutter contre les îlots de chaleur en ville. "À l’heure où l’on ferme les écoles durant les canicules, c’est pertinent non ?"

Une ombrière végétalisée créée par Sinallagma — Photo : Sinallagma

Pourquoi Sinallagma ? "Je me suis inspiré d’un terme juridique : synallagmatique, qui pose le principe de réciprocité entre deux parties, comme le mariage. Je l’ai transposé en Esperanto, une langue utopiste, car au départ tout cela l’était un peu", admet-il.

L’écologie comme art de vivre

Les ateliers sont installés à Paimpont, à proximité de la forêt de Brocéliande. "Nous sommes loin des canons esthétiques de la start-up traditionnelle", sourit-il.

"Nous avons passé un an et demi dans notre grotte à fabriquer notre outil de production et mettre au point un outil de modélisation 3D."

"Je ne suis pas du tout mystique. Le choix de Paimpont s’est imposé lors d’une balade avec ma femme. Nous avons traversé la forêt et nous nous sommes dits "il y a un truc là". Deux mois plus tard, nous avions une longère que nous avons rénovée en low-tech : avec de la chaux et du chanvre. Nous avons un jardin en permaculture", précise-t-il. Les ateliers ont suivi. Des ateliers qui ont été le lieu des centaines d’heures d’expérimentations avec un jeune ingénieur, alors en alternance. "Nous avons passé un an et demi dans notre grotte à fabriquer notre outil de production et à mettre au point un outil de modélisation 3D. J’ai démarré le développement commercial avec seulement quelques croquis et des aquarelles. C’était vraiment roots. J’étais un OVNI ! Les prospects me regardaient avec des yeux de merlans frits", se souvient-il, amusé.

Éternel étudiant

Autre particularité de l’entrepreneur : son lien aux études. "J’ai passé cinq Masters entre 2003 et 2021. Mon CAP Charpentier bois a une saveur particulière. Travailler le bois, me servir de mes mains était essentiel. Je n’imaginais pas mon activité autrement."

Après huit mois de formation intensive à Lannion en immersion totale avec les Compagnons du Devoir – "du 6 heures – minuit !" alors que sa femme est enceinte, Vincent Bechtel finit major de promo et décroche son CAP haut la main. "Je me suis dit, j’ai enfin un vrai diplôme pour faire un vrai métier !, confie-t-il. C’est quoi un urbaniste, un responsable innovation, un ingénieur thermique ? Je suis tout cela mais concrètement, personne ne sait ce que c’est. Alors que charpentier, cela parle à tout le monde. Il s’agit d’un métier noble. Je réalise des pièces qui vont traverser le temps. Je me sens profondément charpentier. Charpentier humaniste."

Transmettre son savoir

La transmission fait également partie de l’univers de Vincent Bechtel. "Je donne beaucoup de conférences pour faire connaître le procédé. J’essaime et ça commence à prendre. Je vais encadrer un doctorant à partir de septembre. Faire avancer le monde de la recherche fait partie des choses qui m’animent."

Avec une équipe aujourd’hui composée de 5 personnes et malgré un chiffre d’affaires encore modeste — 500 000 à 800 000 € de chiffre d’affaires prévisionnel pour 2025 — Sinallagma commence à faire parler d’elle. "Il y a une quarantaine d’articles parus dans la presse. Nous avons gagné de nombreux concours. C’est énorme vu de là où nous venons ! C’est un projet dans lequel nous mettons beaucoup de cœur. Il y a beaucoup d’humain et on s’éclate tous les jours !", conclut-il.

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