Vicat (10 000 salariés ; 3,9 Md€ de CA) a initié en 2019 un programme de réduction de votre empreinte carbone ambitieux dans le cadre d’un plan climat. Pouvez-vous expliquer les raisons de ce virage stratégique ?
Cette stratégie vient d’une volonté réelle de Vicat de se décarboner. Non seulement parce que nous ne pourrons pas attirer des jeunes talents dans nos métiers si nous ne faisons rien en la matière. Mais aussi parce que les cimentiers font partie des industries les plus émettrices. Nous avons donc voulu être leader d’opinion en matière de décarbonation - bien que nous ne soyons pas leader en volume — afin que nos actions influencent le marché et fassent évoluer la réglementation.
Quels sont les moyens mis en place depuis 2019 pour décarboner votre industrie ?
Nous avons identifié quatre actions principales pour réduire notre empreinte carbone : la défossilisation des processus en remplaçant progressivement les combustibles fossiles par des alternatives locales et durables. L’efficacité énergétique en investissant massivement dans des équipements modernes et des technologies de pointe pour minimiser notre consommation d’énergie. Et enfin, la réduction du taux de clinker, ce composant essentiel du ciment (issu de la cuisson du calcaire notamment), qui est responsable de la majorité des émissions de CO₂. Nous le remplaçons partiellement par des ajouts naturels et locaux comme les argiles activés, le calcaire finement broyé, ou encore le biochar. La quatrième action est le projet de capture et séquestration du CO2, que nous sommes en train de mettre en place au sein de notre usine de Montalieu, en Isère et dans notre filiale californienne, à Lebec.
Vous aviez, à l’origine, une stratégie bas carbone et avez durci votre feuille de route récemment avec un objectif de zéro émission. Pourriez-vous expliquer pourquoi et quelles sont les étapes à franchir pour remplir votre engagement ?
Nous n’avons pas souhaité promettre des choses que nous n’aurions pas pu tenir. Sur la base des trois premières actions que nous avons mises en place depuis 2019, nous nous sommes donc engagés dans un premier temps à être à 497 kg de CO2 par tonne de ciment sur le périmètre du groupe et à 430 kg sur l’Europe (France et Suisse) d’ici 2030. Nous visons désormais la neutralité carbone sur notre chaîne de valeur d’ici à 2050 grâce au projet de capture du carbone. Nous sommes ainsi passés d’une stratégie bas carbone à une stratégie zéro carbone lorsque nous avons pu concrétiser nos projets de capture de carbone.
Comment évaluez-vous la rentabilité de cette transformation bas carbone ?
Les trois premières actions sont économiquement et technologiquement accessibles et viables, nous les réalisons partout dans le monde, même dans les pays qui n’incitent pas à décarboner l’industrie. Le Brésil par exemple, n’a pas encore de réglementation en la matière mais nous avons tout de même modernisé toutes nos installations, utilisé des combustibles alternatifs et réduit le taux de clinker. Nous sommes obligés d’avoir une vision de très long terme et d’anticiper l’évolution de la réglementation pour être prêts le moment venu.
Comment la réglementation vous a-t-elle incité à décarboner votre activité ?
En France, la réglementation RE2020 (nouvelle réglementation énergétique et environnementale de l’ensemble de la construction neuve visant à diminuer l’impact carbone des différents acteurs, NDLR) permet de donner à notre marché aval un cap : ainsi, tous les trois ans, l’empreinte carbone maximale en kg de CO2 par mètre carré baisse pour le bâtiment. Cela permet de donner un signal très clair au marché et cela nous aide à mieux faire entendre notre démarche. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, qui devrait démarrer en 2026 va également nous être favorable car les importateurs devront à partir de cette date payer le delta de CO2 entre leur valeur moyenne et celle de l’Europe.
Combien avez-vous investi pour décarboner votre modèle ?
Nous avons annoncé en 2019 lors de notre premier plan climat que nous dépenserions 800 millions d’euros sur dix ans pour atteindre nos trois premiers objectifs. Ce montant ne concernait pas la capture de CO2. Pour le projet "carbon capture", en prenant en compte les dépenses en amortissement, capex et opex, nous devrions atteindre entre 150 et 250 euros la tonne de CO2 séquestré. Soit autour de 500 millions d’euros par million de tonnes séquestrées par an.
Avez-vous une équipe dédiée à la transition énergétique et comment évaluez-vous les progrès réalisés en la matière ?
Nous avons une équipe de six personnes qui s’occupent de ces sujets à plein temps et qui remontent toutes les données de nos sites en automatique de façon qu’elles soient propres et auditables. Nous avons par exemple les bilans thermiques de tous les fours, les bilans énergétiques des broyeurs, les pouvoirs calorifiques des combustibles utilisés…
Quels freins concrets avez-vous pu rencontrer à la décarbonation de votre activité ?
La difficulté est que la construction est un métier très conservateur et les attentes sont différentes selon les États où nous sommes implantés. Aux États-Unis par exemple, lorsque nous avons lancé notre premier plan climat, nous avions conservé un taux de clinker très haut parce que nous savions que c’est un pays très conservateur sur la construction. Et, finalement, une partie de l’administration en Californie a souhaité se décarboner. Face à ces freins souvent psychologiques d’aversion au risque, nous parvenons toutefois progressivement à faire évoluer les clients et ce en descendant très bas dans la chaîne de valeur pour leur expliquer comment faire. Si toute la chaîne de valeur est alignée, alors la réglementation bouge et les normes s’alignent.
Coopérez-vous avec l’écosystème local pour accélérer la transition ?
Oui, nous avons notamment beaucoup travaillé avec les acteurs du déchet, domaine que nous ne connaissions pas, lorsque nous avons décidé de nous lancer dans les combustibles alternatifs. Nous avons progressivement pris des parts dans des entreprises qui faisaient ce type de métier pour comprendre comment elles fonctionnaient. Nous avons par exemple créé une entreprise avec Serfim à Lyon qui permet de retraiter des terres polluées et d’utiliser chaque déchet énergétique dans la matrice cimentaire. De même, nous sommes en train de découvrir le monde du pétrole et du gaz dans le cadre de notre projet de capture du CO2, puisque notre objectif à terme est de produire du kérosène à partir de notre CO2 et de l’hydrogène. Nous avons donc pris des parts dans Genvia (spécialiste des électrolyseurs à haute température). Notre objectif est d’être au conseil d’administration de ce type de société pour anticiper et comprendre comment le marché évolue et d’être un acteur sur le territoire, pour créer de l’emploi.