Témoignage d'entrepreneur : « Le bon chef d'entreprise tient parole »

Témoignage d'entrepreneur : « Le bon chef d'entreprise tient parole »

A la barre, depuis 33 ans, d'un mastodonte des travaux publics de 1.600 salariés (CA 2015 : 235 M€), Guy Mathiolon se juge en homme libre et passionné. Rencontre avec cet homme de réseaux, classé parmi les plus grandes fortunes du territoire.

G
roupe Serfim (entreprise générale de bâtiment dont vous possédez 80 % du capital) vient de racheter le cabinet d'études espagnol Geoambient. Est-ce le signe d'une internationalisation progressive de vos activités ? Cette opération s'est faite dans des conditions qui correspondent à l'esprit du groupe. Avec Geoambient nous avons travaillé ensemble pendant presque un an avant ce rachat. Rachat qui nous ouvre les portes de tous les pays hispanophones et amorce notre stratégie d'ouverture sur l'Europe. Nos clients font désormais des consultations à l'échelle européenne. Il faut qu'à terme, nous ayons un pied à terre dans tous les grands marchés de l'UE : l'Allemagne, l'Italie, Grande-Bretagne qui serviraient en particulier nos métiers de niche (dépollution, scaphandriers, tirage de câbles très hautes tensions, etc.)




Quel est le calendrier de ce déploiement européen ?

La croissance externe est avant tout une affaire d'opportunités. Ce qui est dans la cohérence de notre stratégie « Serfim 2025 » axée sur un déploiement en région parisienne et sur un développement à l'international par croissance externe. Avec le cas de Geoambient en Espagne et plus globalement en Europe mais aussi en Tunisie. Pays dans lequel nous sommes en passe de prendre une participation dans la SAT (Société Arabe de Travaux), entreprise locale de TP qui va compléter notre base commerciale à Tunis.




L'autre pilier de développement du groupe est axé, dites-vous, sur « la dynamique de l'innovation », ayant trait en particulier à la protection des datas. Une nécessité aujourd'hui pour Serfim dont le CA et les activités ont plus que doublé en 10 ans ?
Une chose est sûre : je n'ai plus envie de confier mes datas à un gestionnaire de données. Nous avons donc décidé en interne de travailler à la création d'ici 2017/2018 d'un data center indépendant de 200 m² (2 M€ d'investissement), ici à Vénissieux, dédié au Groupe Serfim et à des PME du réseau « PME Centrale », dont les adhérents ont exactement la même problématique de protection de leurs datas. On voit de fait apparaître dans nos métiers un nouveau produit : le BIM (Building Information Modeling, ou Modélisation des données du bâtiment en français) que nous allons devoir tôt ou tard adopter et qui va générer plus de données encore. Ce data center nous permettra par ailleurs de nous affranchir de SFR qui abrite actuellement nos datas et par ricochet de Patrick Drahi, son P-dg, qui représente tout ce que je déteste dans le capitalisme. Cet homme symbolise pour moi l'archétype du "patron-odieux" qui ne respecte pas ses salariés, encore moins ses fournisseurs et qui dirige une société dont le niveau d'endettement donne le vertige.




Qu'est-ce qui est alors " bon ", selon vous, dans le capitalisme ?

J'aime le désir d'entreprendre et la liberté que ce désir procure. Surtout, j'aime les entrepreneurs qui respectent cette promesse : « Traite tes fournisseurs comme tu souhaiterais que tes clients te traitent ». Je crois beaucoup à cette idée. Mon histoire professionnelle m'a démontré que lorsque l'on rend des services à des gens qui dépendent de vous ? comme de nombreux fournisseurs ? ils savent vous rendre la pareille dans des proportions bien supérieures souvent. Il m'est arrivé à plusieurs reprises d'être en concurrence sur des opérations de croissance externe et d'être choisi par le vendeur qui avait questionné ses fournisseurs qui se trouvaient être les miens de longue date également. Cela a été le cas notamment pour le rachat de Albertazzi en 1996 et de Nouvetra en 1998. Concrètement, on essaie, dans cette collaboration avec nos fournisseurs - qui sont des milliers - de respecter les délais de paiement et de privilégier les entreprises indépendantes.




Quel genre de patron pensez-vous être ?

Je suis un passionné. J'adore réellement mon métier lequel m'a toujours offert un avantage indéniable sur le plan humain : celui de pouvoir côtoyer sur une même journée, avec autant d'intensité, un ministre, un député aussi bien qu'un terrassier avec sa pelle et sa pioche. Pour être un bon patron, il faut être respecté et pour cela, il faut être respectable et savoir tenir parole.




Et si c'était à refaire... ?

Je referais la même chose. Avant tout parce qu'on apprend de ses erreurs. J'ai eu plusieurs déboires avec certaines personnes ? des collaborateurs dont les comportements n'étaient pas sains et qui ont falsifié des comptes ? mais malgré tout, je n'ai jamais dévié sur ma confiance en l'Homme. Voilà pourquoi je suis très fier aujourd'hui de la répartition capitalistique du groupe : 20 % du capital est en effet partagé en interne. Et chaque année, plusieurs collaborateurs rentrent dans le capital, ce qui donne un attachement particulier aux projets de l'entreprise.




Vous tenez en particulier à l'indépendance financière du Groupe Serfim. Une introduction en Bourse est exclue ?

Non, pas forcément. Mais à la condition que cette introduction corresponde à un vrai besoin. Aujourd'hui, nous avons les moyens de financer notre politique de croissance. Si demain, nous avons une opportunité de croissance externe qui dépasse notre capacité financière, je ne suis pas contre l'entrée d'un capital développeur ou d'actionnaires.




Quel serait le modèle idéal de répartition capitalistique au sein du Groupe Serfim ?

Je crois à la mixité du capital ; mixité que l'on retrouve souvent dans le modèle allemand qui propose souvent un mix entre le capital familial/patrimonial qui permet d'avoir une vision à long terme et de passer les crises sans trop de casse et le capital managérial. J'ai aujourd'hui une position très claire : il faut qu'il y ait un majoritaire. Le jour où ça tangue, il faut en effet qu'il y en ait un - et un seul - qui puisse tenir la barre. Après 33 ans de carrière, j'ai forcément connu des passages agités et être majoritaire m'a aidé. Je m'interroge beaucoup sur les transmissions familiales. Quand vous avez une entreprise qui a connu 5 ou 6 générations et dont le capital est souvent éclaté ; c'est très inquiétant.




À 62 ans, quid de votre transmission ?

J'ai déjà travaillé sur cette question. La relève familiale est là. Mais ce n'est pas à moi de décider. Je suis là pour mettre les moyens de le faire mais il faut que la génération concernée ait envie. Le rôle d'un chef d'entreprise est de créer ou reprendre sa structure, de la développer et de la transmettre. Ce dernier point est essentiel. Nous employons 1.600 collaborateurs ; mon devoir est donc de mettre en place un dispositif pérenne.




« Retraite », est-ce un mot qui vous fait peur ?

Non, pas du tout. Je me vois très bien en retrait du Groupe Serfim tout en restant à sa disposition si besoin. Beaucoup de transmissions échouent à cause d'un patriarche qui ne sait pas faire confiance. Je connais des dirigeants qui ont 55 ans, et dont le père est toujours là, à leur côté. C'est une hérésie. Je veux à tout prix éviter ça.




Vous êtes par ailleurs président et actionnaire principal (aux côtés de GL events) du Lou Rugby Club, promu au Top 14 et qui jouera au stade de Gerland vraisemblablement dès 2017. Une consécration ?

Oui, bien sûr. Le stade de Gerland -à l'origine construit pour le rugby- est évidemment prestigieux. Le LOU après une excellente saison termine en revanche avec un exercice déficitaire de l'ordre de 1,5 M?€ (pour un budget environ de 20 M€). Cette promotion au Top 14 est une très bonne chose tant il est difficile d'avoir un budget à l'équilibre en ProD2 (où évoluait le LOU cette saison, NDLR) surtout avec des financements publics modestes. On peut en tout cas espérer une saison prochaine à l'équilibre.




Alors que vous avez été président de la CCI de Lyon de 2007 à 2011, quelle place aujourd'hui pensez-vous occuper dans l'écosystème entrepreneurial lyonnais ?

Je revendique une place à part. Je n'ai aujourd'hui « ni Dieu ni Maître » comme dit la chanson. Compte tenu de ce que j'ai vécu à la CCI de Lyon -notamment des combats permanents entre la CGPME et le Medef, lesquels se comportent comme de vrais partis politiques- j'ai volontairement pris du retrait. Moi, ce qui m'intéresse c'est l'avenir des ETI, voilà pourquoi je préfère militer au METI (Mouvement des entreprises de taille intermédiaire).