Devant un auditoire nombreux, Bruno Masure est revenu sans complaisance sur les «35 ans d'histoire de France» qui l'ont vu côtoyer les chefs d'État, de Pompidou à Sarkozy. Présentateur du journal télévisé jusqu'en 1997, il a particulièrement bien connu François Mitterrand, dont il partageait la sensibilité politique. «J'étais souvent invité à déjeuner. J'avais quasiment mon rond de serviette à l'Élysée. Tout cela flatte l'ego, mais on peut déraper. Il faut être suffisamment proche pour obtenir des informations, sans tomber dans la complaisance.» Entre proximité et distance, connivence et insolence, le journaliste politique doit faire son métier sans perdre son âme. «On est toujours sur le fil du rasoir. Parfois, on se coupe et ça saigne», avoue Bruno Masure. Le présentateur estime pourtant avoir préservé son honneur. «C'est une question d'honnêteté intellectuelle. Même s'il apprécie le maître, le journaliste doit savoir aboyer et parfois mordre», assène Bruno Masure. Quitte à se faire remercier. Ce fut le cas de son confrère Claude Sérillon, qui dut quitter le JT à la suite de propos jugés «politiquement incorrects» lors d'une interview de Lionel Jospin.
Une pression considérable
Cette forme de censure, pilotée depuis le sommet de l'État, est, selon Bruno Masure, relayée par les patrons de chaînes eux-mêmes. Car au sein de la télévision publique, la pression serait considérable. Sortir du rang signifie bien souvent perdre son poste ou voir ses ressources financières fondre. «Le P-dg de France Télévision doit sa nomination au chef de l'État. Le directeur de l'information doit son poste au P-dg, et le rédacteur en chef au directeur de l'information. Chacun se tient par la barbichette», constate Bruno Masure avec une certaine amertume. Selon lui, la génération actuelle de journalistes manque d'esprit de rébellion. «Aujourd'hui, en conférence de rédaction, personne ne bronche. On a l'impression d'être dans un conseil d'administration». Est-il alors possible de continuer à «aboyer» plutôt que d'aller à la niche ? Selon Bruno Masure, si la télévision publique n'a jamais été aussi verrouillée, il reste des espaces de liberté. «Les sites d'infos sur internet jouent désormais ce rôle. De nombreux journalistes n'hésitent plus à divulguer auprès de leurs confrères du web des informations qu'ils ne s'autorisent pas à diffuser au sein de leurs médias».
Invité par la librairie Doucet à l'occasion de la sortie de son livre «Journalistes à la niche ?», Bruno Masure a décrypté les liaisons troubles qui unissent médias et hommes politiques.