Chaque trajet (donc chaque plein de gasoil) compte, qu’on soit une petite PME du transport ou une ETI de 3 800 salariés dépassant les 650 millions d’euros de chiffre d’affaires. Le groupe familial lot-et-garonnais Primever, spécialisé dans le transport et la logistique de fruits et légumes, n’échappe pas aux tensions provoquées par l’escalade militaire au Moyen-Orient.
"Ça amène beaucoup de perturbations, ça met en danger la trésorerie de nos entreprises à court terme, que ce soit à cause de la hausse du gasoil ou d’une future baisse de la consommation", précise Julien Garnier, président du groupe agenais. Ce choc tarifaire vient s’ajouter à la liste des difficultés d’un secteur du transport déjà cahotant. "On n’est pas capables de répercuter nos charges, la pression sur les marges met cette industrie en tension. Nous luttons chaque jour pour optimiser les charges d’exploitation", poursuit-il.
Expansion européenne
Si Primever partage les inquiétudes du secteur, il tente malgré tout de poursuivre une trajectoire à forte croissance. Fondé en 1963, le groupe a structuré son réseau national, consolidé par une multitude de rachats ("plus de 40") opérés dès les années 2000.
Son regard se tourne depuis 2021 vers une ambitieuse stratégie d’expansion européenne, motivée par les échanges croissants entre le nord et le sud de l'Europe au cœur d’une filière fruits et légumes forcée d’évoluer au gré des aléas climatiques. "Nos clients ont besoin d’être accompagnés sur d’autres territoires, on le fait en utilisant les capacités du marché commun", relate le dirigeant.
Nouvelles routes
C’est ce qui l’a poussé, en janvier, à entrer au capital d’Hartman, transporteur de fruits et légumes sous température dirigée basé au Pays-Bas. À la clé pour Primever : la possibilité d'améliorer les capacités logistiques (quais, camions, espaces de chargement) de sa filiale au Pays-Bas, Primever Holland, créée en 2023. "Ça lui permettra de se structurer plus rapidement sur son marché. L'entreprise avait réussi, en croissance organique, à atteindre quasiment 10 millions d’euros de chiffre d’affaires. Elle doit passer de nouveaux caps et Hartman va nous y aider", confirme Julien Garnier.
"Nos clients ont besoin d’être accompagnés sur d’autres territoires, on le fait en utilisant les capacités du marché commun."
D’autres mouvements ont structuré cette nouvelle ambition. Le rachat en 2024 du transporteur finistérien Mesguen (300 salariés, 160 remorques, 48,3 M€ de CA en 2024) et de ses filiales lui a notamment permis de se renforcer sur une activité spécifique au transport routier international : celle de commissionnaire en douane.
50 % du chiffre d’affaires en 2030
Primever dispose aussi d’une filiale en Belgique depuis 2022. Au sud, elle a noué en 2017 un partenariat stratégique avec le numéro 1 du transport frigorifique espagnol, Primafrio, pour optimiser les flux de fruits et légumes en France, en Espagne et au Portugal. Présent au Danemark, en Suède et en Italie, le groupe lot-et-garonnais suit le nécessaire chemin d’une filière en pleine concentration, à l’image de celle en cours dans les grands groupes coopératifs agricoles régionaux.
Si, aujourd’hui, les revenus dégagés par ses activités européennes représentent environ 25 % de son chiffre d’affaires total, la volonté est bien d’atteindre "au moins 50 % à horizon 2030, assure Julien Garnier. On regarde là où les gens qui consomment seront demain et comment la production va évoluer en fonction du climat. Les cultures vont évoluer, on cherche à capter ces mouvements-là." Des mouvements qui, assure le groupe, vont bénéficier à la production française. "On veut que demain, ils puissent vendre aussi facilement au fin fond de la Suède qu’à Nantes."
Une nécessaire diversification
Si l’expansion européenne de Primever est l’un de ses principaux relais de croissance, il n’est pas le seul. Le groupe cherche résolument à diversifier son statut historique de transporteur routier pour devenir "un metteur en marché logistique. On remonte la chaîne de valeur pour proposer une offre globale à nos clients allant de la logistique à la préparation de commandes en passant par le stockage, le conditionnement, le transit et la douane."
Il ne lésine ainsi pas sur les moyens pour renforcer ce pan de son activité composé essentiellement d'activités de stockage de préparation de commandes et, bientôt, espère-t-il, conditionnement. Derrière ces investissements, se trouve une volonté d'être "moins fragilisé par son monosecteur" de l’agroalimentaire. "On fait environ 30 millions d’euros sur cette activité logistique mais l’ambition est de doubler ce chiffre à horizon 2030, notamment pour accompagner les importateurs. " Primever dispose désormais de 100 000 m2 d’entrepôts et de plateformes de stockage dont 60 000 sous température dirigée.
Il a ainsi investi 15 millions d’euros en 2024 dans un tout nouveau site (en cours de finalisation) de 12 000 m2 au sein de la ZAC Technopole Agen Garonne (Lot-et-Garonne). Les différentes zones qui le composent, oscillant entre 10 et 16 mètres de haut, sont équipées des dernières technologies d’automatisation pour répondre aux besoins logistiques de clients spécifiques, principalement des semenciers, en forte demande de capacités de stockage, et des industriels.
Devenir un leader européen
Souhaitant aussi renforcer son activité de logistique autour du transport maritime, qui a dernièrement franchi une étape clé avec l’aide du port de Sète (voir encadré, NDLR), Primever a l’ambition d’investir fortement dans les années à venir sur la formation et l’informatique. Il a créé dans ce sens "il y a moins d’un an" une filiale dédiée au sein de son groupe.
"Nous souhaitons être visibles en tant qu’acteur du digital pour attirer les talents. On les attire moins en tant que transporteur qu’en tant que SS2I (société de services et d’ingénierie en informatique) présente sur la chaîne de valeur globale du transport de l’agroalimentaire", justifie Julien Garnier.
Pour l’heure en pleine structuration, les futures activités de cette filiale poursuivront le même but : diversifier le cœur de l’activité d’un groupe qui a l'ambition de devenir leader européen d’une chaîne logistique dont il souhaite investir tous les maillons.
Redynamiser le port de Sète
Une logique qui porte ses fruits. En 2023, Primever a pris ses quartiers dans le port de Sète (Hérault) pour gérer un nouveau terminal sous température dirigée de 23 000 m2 (15 000 palettes), visant à "desservir les grands centres de distribution du sud de l’Europe." Il y opère essentiellement du stockage et de la préparation de commandes pour l’importation de fruits (notamment exotiques comme les bananes). Associée à une ligne hebdomadaire de porte-conteneurs opérée par MSC, l’activité a quintuplé depuis 18 mois, relatait en octobre 2025 le journal quotidien Midi Libre.
Pour Primever, la gestion de ce terminal frigorifique est, plus qu’un simple entrepôt, un moyen de construire une nouvelle route. "Tout ce qui se consomme en Europe va généralement à Rotterdam et on travaille ensuite des flux descendants vers le sud de l’Espagne. Si, demain, on a un port en Sud Méditerranée qui est efficace et permet d’avoir plusieurs entrées sur le continent européen, on va pouvoir améliorer la consommation énergétique puisque les camions et les bateaux iront moins loin avant d’arriver à destination", assure le PDG de Primever.
"Si, demain, on a un port en Sud Méditerranée qui est efficace et permet d'avoir plusieurs entrées sur le continent européen, on va pouvoir améliorer la consommation énergétique puisque les camions et les bateaux iront moins loin avant d'arriver à destination."
Un peu plus d’une vingtaine de personnes assurent déjà le service sur place, qui veut aussi passer par l’export. "Les pommes, par exemple, partent principalement des ports du Nord. Il y a une logique à ce que cet export parte de Sète demain, notamment pour toucher l’Afrique. Tout l’écosystème fonctionnera bien quand l’import et l’export seront équilibrés." Le but est clair : "attirer un maximum de chargeurs vers l’export" pour permettre à l’activité de se pérenniser.
Primever a investi "plusieurs centaines de milliers d’euros par an" dans cette redynamisation, à laquelle s’est notamment associée l’antenne française de la multinationale fruitière américaine Dole (32 000 salariés, 9 Md$ de CA en 2025). "Nous espérons que d’autres vont suivre cette dynamique", ajoute Julien Garnier. Primever réfléchit déjà à d’autres implantations similaires pour renforcer cette activité portuaire.