Quel regard portez-vous sur la conjoncture
? La situation est toujours extraordinairement préoccupante. Plus personne aujourd'hui, en cette nouvelle rentrée, ne le conteste. On a trop longtemps cru à une crise cyclique. En fait nous vivons une période de transformation majeure, qui est douloureuse. Je ne suis pas optimiste à court terme. Plutôt que d'attendre le bout du tunnel, il vaut mieux se dire que nous sommes sur un toboggan et que plus tôt la descente s'arrêtera, mieux cela sera. Mais certains n'ont toujours pas vu le bac à sable qui nous attend. Aucun des facteurs pouvant conditionner une reprise ne sont réunis aujourd'hui.
Quels facteurs faudrait-il selon vous pour remonter la pente ? Ce qui est extraordinaire dans notre pays c'est qu'hormis les extrémistes ou les idéologues purs, toutes les personnes de bonne volonté sont à peu près d'accord sur ce qu'il faut faire. Et une partie des réformes a été engagée : la réforme territoriale, la baisse du coût de nos administrations, les systèmes de retraite. Mais tout ce qui touche au droit du travail reste à engager : les seuils, la durée, tout ce qui touche à la flexibilité et au dialogue dans les entreprises. Et il faut continuer pour que la part de la richesse produite absorbée par nos systèmes de protection sociale revienne à des niveaux comparables aux pays concurrents. Surtout, il faut engager la réforme des institutions, revenir à une organisation constitutionnelle qui favorise les majorités de coalition à l'Allemande et sortir de ce système français soi-disant démocratique où l'élection du Président de notre République se fait sur des majorités de conquête, faites de promesses intenables.
Que préconisez-vous alors, dans la perspective de 2017 et du cadre européen actuel ? L'élection de 2017 - pourquoi pas plus tôt ? - doit être l'occasion de bâtir cette majorité de consensus. Il est impératif que se constituent des majorités d'idées, et parmi ces idées il y en a deux qui sont essentielles : la première, c'est l'idée du redressement, mais pas le redressement qui soit le monopole d'un camp artificiellement constitué à l'occasion d'une échéance électorale, un projet de redressement de notre pays qui suppose un accord sur un train de réformes que rien n'arrêtera, une fois élu celui qui en sera le porte-parole. Si à partir de l'été 2016, on recommence le barnum de la campagne présidentielle, tout cela sera totalement dépourvu d'intérêts opérationnels. Et puis il y a l'idée européenne. Il nous faut accepter que l'avenir c'est le fédéralisme, avec ce que cela signifie en termes d'harmonisation budgétaire, sociale, fiscale et monétaire. L'Europe nous protège et nous renforce plus qu'elle ne nous prive de quoi que ce soit. Quant à sa capacité d'endettement, elle est intacte et ouvre d'heureuses perspectives pour de grands projets d'infrastructures.
En tant qu'ancien patron de Moulinex, pensez-vous que l'industrie française a encore un avenir ? Il est aujourd'hui difficile pour la France de mener sa propre politique industrielle. Il faut bien sûr, en priorité, faciliter la vie des entreprises françaises de toute taille sur notre territoire, pour qu'elles soient compétitives notamment à l'exportation et se sachent protégées d'une compétition malhonnête. Il faut aussi favoriser les innovations, soutenir les créations d'entreprises comme la recherche-développement. Mais nous avons aussi besoin de regroupements, de concentrations à l'échelle européenne qui ne doivent pas être empêchés au nom d'une idéologie libérale dont les Américains eux, se sont éloignés de longue date et dont les Chinois ignorent tout. Ce sont les filières européennes de l'aéronautique, de l'énergie, de l'agroalimentaire, de la défense, des matériaux et du transport, qu'il faut construire. Et en France bien entendu il faut revenir à plus de flexibilité, plus de dialogue direct dans les entreprises et dans les branches pour que, dès que c'est nécessaire, qu'une baisse d'activité survient, qu'apparaît un déficit de compétitivité, les mesures d'adaptation soient prises sans manoeuvre de retardement. Nous savons que nos entreprises ont dix points de charges en trop. Je crois à l'industrie ! Et il n'y a d'industrie que si on rend la vie facile aux industriels.
Concernant la filière nucléaire française, les nuages s'amoncellent-ils comme vous l'avez déjà indiqué, ou est-ce une « filière d'avenir » comme l'a défendu Manuel Valls ? Le débat purement idéologique sur l'énergie d'origine nucléaire a des conséquences désastreuses pour le pays. L'industrie nucléaire a fait d'énormes progrès en matière de sûreté et elle produit une énergie décarbonée, compétitive et disponible à long terme, en comparaison avec les énergies fossiles. Il est normal que toutes les dispositions soient prises pour équilibrer nos sources d'énergie. Mais le parc nucléaire français géré par EDF doit être protégé, entretenu et sans doute, à un terme à définir, renouvelé. Tous nos efforts doivent être faits pour exporter l'EPR ou tout autre réacteur de plus petite puissance dans des pays qui comme la Chine, l'Inde, l'Afrique du Sud, le Brésil, la Pologne ont fait le choix du nucléaire. Les énergies renouvelables comme l'éolien offshore qui se développe dans nos régions sont un autre axe de développement. Encore faut-il que le modèle économique soit avéré après une période de montée en puissance qui est soutenue par des prix administrés.
Justement, vous êtes en train d'élaborer le plan stratégique d'Areva à l'horizon 2040, qui sera dévoilé en fin d'année. Où en êtes-vous ? L'industrie nucléaire est une industrie de long terme. Ce que nous voulons c'est définir ce que sera Areva dans 20, 30 ans. Mais pour cela il est nécessaire qu'un consensus se construise sur ce que seront les sources d'approvisionnement énergétique de la France à cette échéance. Areva a des projets : poursuivre dans la voie de l'EPR, continuer la maintenance de près d'un tiers des réacteurs en activité dans le monde, développer l'éolien offshore, garantir une gestion parfaite du combustible depuis l'extraction de l'uranium jusqu'au retraitement. Mais rien ne se fera sans un puissant soutien de l'État à ce qui est un de ses fleurons industriels, ni une adhésion de l'opinion au projet nucléaire français.
Propos recueillis par Géry Bertrande
Le Breton Pierre Blayau préside le conseil de surveillance d'Areva, le leader mondial du nucléaire. En Européen convaincu, l'ancien patron de la Fnac et de Moulinex appelle à réformer le pays et ses institutions.