Le Havre
Ports normands : Le conflit de trop?
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Ports normands : Le conflit de trop?

Réforme portuaire et réforme des retraites, même combat! Ce pourrait être le mot d'ordre des syndicats qui ont organisé la contestation dans les ports normands depuis plusieurs semaines déjà. A Rouen et au Havre plus encore, les entreprises portuaires appellent à la responsabilité face à des mouvements sociaux dont la première conséquence est de dérouter des armateurs en quête de fiabilité. Guillaume Ducable

Tous à l'unisson! Medef, Union Maritime et Portuaire, Chambre de Commerce et d'Industrie... Les représentants du monde économique havrais lancent un cri d'alarme. Les derniers cortèges de manifestants du mois d'octobre s'en sont allés et l'incertitude règne encore sur la tournure que pourraient prendre les événements. La loi sur la réforme des retraites adoptée par le Sénat le 19octobre dernier et votée le lendemain par l'Assemblée Nationale en seconde lecture, le conflit perdra-t-il pour autant de sa vigueur? Fortement touchées depuis la fin septembre par des blocages à répétition limitant l'accès aux terminaux portuaires ainsi qu'aux sites sensibles de l'estuaire (Raffinerie Total, Usine de l'équipementier aéronautique Aircelle...), les entreprises réagissent par la voix de leurs porte-parole.




Le «télescopage» de deux réformes

Fin septembre déjà, l'Union Maritime et Portuaire de France (UMPF) présidée par le havrais Christian Leroux (lire page24) dénonçait «le télescopage entre la réforme des retraites avec le volet de la pénibilité et celle de la réforme portuaire». Une réforme engagée dès 2008 mais aujourd'hui «en panne», selon le représentant des entreprises portuaires françaises qui s'alarmait déjà au début de l'automne d'une rupture du dialogue entre le ministre en charge du dossier (Dominique Bussereau), annoncé partant du gouvernement à l'occasion du prochain remaniement annoncé pour novembre et les syndicats..




«12.000 mouvements de moins en un mois»

Du côté de la CCI duHavre, le ton est tout aussi alarmiste, son président Vianney de Chalus fustigeant «un mouvement qui déborde largement le débat autour de la nécessaire réforme des retraites». Pour l'élu, le constat est clair: «la prolongation de ses mouvements fragilise des entreprises déjà touchées de plein fouet par la crise». Un thème repris par le Medef duHavre qui par la voix de son président Jean-Paul Beauvais s'inquiète des trésoreries tendues et des problèmes de fonds propres de PME locales «dont 83% ont moins de dix salariés». D'autant qu'auHavre, lorsque le port s'enrhume, c'est toute la ville qui tousse. «En octobre, quarante escales ont été annulées, trente ont été impactées par les mouvements de grève et deux services réguliers à destination des États-Unis et du Canada ont été suspendus», détaille le président du Medef. «Depuis le 25septembre (date de la première manifestation contre la réforme des retraites), on a comptabilisé 12.000 mouvements de moins sur le port duHavre», explique-t-il chiffres à l'appui: «un pétrolier qui ne décharge pas auHavre, c'est 100.000€ de surcoût pour l'armateur et un conteneur détourné vers les ports du Nord, c'est entre 400€ et 600€ de frais supplémentaires!»





Dans les propos de Jean-Paul Beauvais, c'est l'exaspération qui prime. Et il n'est pas le seul. Le président de l'Union Maritime et Portuaire havraise Christian Leroux dénonce «la mainmise des syndicats» sur les ports et la mise en place dans le temps «d'un système de pression très efficace» qui aboutit aujourd'hui à une réelle situation de blocage. Mais dans le même temps, l'homme se veut pragmatique et refuse de tomber dans la provocation. En se désolidarisant notamment de la campagne de communication du patronat marseillais diffusée en octobre dans la presse nationale et mettant à l'index les grutiers du port: «c'est contreproductif et pas correcte, tranche Christian Leroux. Dans nos entreprises, nous avons tous des filles, des nièces ou des femmes de grutiers, alors comment voulez-vous qu'ils s'insurgent contre les blocages?» «Le problème, ce n'est pas qu'ils gagnent de l'argent (le patronat marseillais pointait les 4.000€ bruts mensuels et 8 semaines de congés annuels pour 18h de travail hebdomadaires), mais c'est de faire en sorte qu'ils travaillent plus»! Au final, il dresse le constat d'un mouvement «suicidaire dont on ne perçoit pas encore la nocivité».




Rouen plus épargnée?

Plus en amont du fleuve, son homologue de l'Union Portuaire Rouennaise (UPR) Philippe Dehays reconnaît être «moins pénalisé qu'auHavre» mais craint sur le long terme pour l'image du premier port céréalier d'Europe: «Les grèves touchent surtout les lignes régulières et le trafic conteneurs», épargnant davantage les vracs solides (céréales) et liquides qui font l'essentiel du trafic rouennais. Mais le problème est plus vaste: «il faut aller chercher des conteneurs vides à Anvers et cela a un coût! Tous les jours les armateurs nous appellent et si nous ne pouvons pas leur assurer un minimum de garanties, ils sautent les escales». À tel point qu'aujourd'hui, Dunkerque est devenu «un port refuge», pour les armateurs havrais eux-mêmes. «Quand on annule un ou deux bateaux, on ne revoit pas l'armateur pendant plusieurs mois, explique Philippe Dehays. Et une fois que le pli est pris, on ne change pas du jour au lendemain». Alors le représentant de la communauté portuaire rouennaise réclame «de la visibilité sur plusieurs mois pour assurer à nos clients une fiabilité totale». Ors, «ces garanties, aujourd'hui nous ne pouvons pas les donner!» Face à la détermination des syndicats, Christian Leroux lâche même, désabusé: «on leur a expliqué, sans succès, qu'ils asphyxiaient leurs familles!»

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