D
ans votre dernier livre (*), vous expliquez que le partage trop déséquilibré des salaires et des bénéfices a entraîné un surcroît de dette responsable de la crise financière. Mais l'inégalité n'est-elle pas le moteur de nos sociétés occidentales? Non. D'ailleurs, aux États-Unis, avant l'arrivée de Ronald Reagan, la dette était constante. Henri Ford avait accompagné l'innovation technologique d'une baisse du temps de travail, pour que tout le monde ait un emploi, et d'un doublement des salaires ouvriers, pour que ceux-ci puissent mieux consommer. Cela a duré pendant 30 ans. Mais Patrick Arthus a bien montré que désormais la croissance ne venait plus que de la dette des ménages, devant celle des entreprises.
Faut-il donc revenir aux fondamentaux du fordisme?
Tout à fait. Car la crise est surtout sociale et philosophique. Dans mon quartier, je connais quelqu'un qui travaille à la banque Barclays et qui est payé 200.000 euros par mois. Je connais aussi une personne qui dort en ce moment devant la Banque Barclays, dans un sac de couchage. La part des salaires dans le PIB mondial est passée de 67% à 57% en 30 ans. C'est 37.000milliards d'euros qui ont été accaparés par les 0,2% les plus riches de la population. Il faut pourtant ne pas avoir peur de la justice sociale. Rappelons-nous qu'avant que soient signés les accords de Bretton Woods, Roosevelt avait permis la déclaration de Philadelphie, qui définissait des règles dans ce domaine.
Que faire, aujourd'hui, en Europe?
Nous devons retrouver un maximum de coopération. Il me paraît particulièrement symbolique que le ministre desfinances Allemand Wolfgang Schäuble, un ministre CDU, de droite, se soit récemment prononcé pour une taxe Tobin, une taxe sur les transactions financières, au niveau européen.
Prônez-vous une autre forme de croissance?
Le mot croissance lui même me fait peur. L'indicateur du PIB est tellement ambigu, on y fait entrer trop de paramètres qui n'ont rien à voir. La croissance ne reviendra pas telle qu'on l'a connue. C'est une béquille, de la paresse intellectuelle. Même aux États-Unis, où la croissance est avant tout due à l'immigration et à la dette, on s'aperçoit bien des limites de ce modèle.
Où se situent-elles?
Il y a là-bas tellement de petits boulots que la durée du temps de travail avant que n'éclate la crise des surprimes était tombée à 33,7heures par semaine. Il n'y avait guère que dans l'industrie où elle atteignait 40,7heures et ce secteur représente moins de 15% de l'emploi américain. L'Allemagne s'en sort mieux.
Comment l'Allemagne s'y est-elle prise?
En Allemagne, nous sommes à 27,3heures. Angela Merkel a fait le contraire de Nicolas Sarkozy. Elle a dit aux entreprises: au lieu de licencier, baissez la durée du temps de travail et l'État s'engagera à maintenir les salaires. Cinqmilliards d'euros ont été engagés dans ce sens quand la France mettait sur la table cinqmilliards dans l'autre sens avec le paiement des heures supplémentaires de la loi TEPA.
(*) Crise : La solution interdite. Éditions Desclée de Brouwer.