Le Journal des Entreprises : L’année 2016 à de nouveau était marquée par les difficultés économiques. Comment analysez-vous cette situation?
Philippe Rosay : Le ministre de l'Economie Michel Sapin a enfin admis que la croissance sera comprise entre 1,3% et 1,5% cette année avec un déficit public de 3,3% du PIB. Ce rythme est décevant et risque de se reproduire l’année prochaine, avec une croissance, selon les économistes, qui devrait tourner autour de 1,2%. Les raisons de cette situation sont nombreuses avec notamment le Brexit qui pourrait coûter près de 5,6 milliards d’euros en matière d’exportation aux entreprises françaises, ou encore la remontée probable de l’inflation et le prix du baril de pétrole en hausse. Huit ans après la crise, l’activité peine toujours à redémarrer.
Quelles sont les raisons des difficultés françaises?
P.R. : l y a eu des éléments particuliers en France pour expliquer la situation, comme les grèves du printemps contre la loi travail. Les attentats ont eu des effets sur la consommation, notamment en matière de tourisme. Ce sont aussi le manque de marges budgétaires qui empêchent de relancer l’investissement public ou encore le ralentissement du commerce international et des capacités de production sous-utilisées. Et puis, nous avons un État consommateur et non investisseur, et le secteur marchand est pressurisé pour permettre à la sphère publique de vivre, une réalité vérifiée par le rapport de la Cour des comptes de septembre 2015. Cela entraîne un cycle de l’investissement privé en France qui est passé de 14 à 19 ans.
Le CICE n’a -t-il pas donné certains résultats?
P.R. : Le CICE et le pacte de responsabilité ont permis aux entreprises de tenir la tête hors de l’eau. Mais, on a traité les symptômes, pas le mal. Le regret c’est que ces mesures n’ont pas donné l’effet escompté en matière d’emploi et de dynamique économique. De plus, il y a eu un discours irresponsable des politiques sur les prétendus cadeaux fait aux entreprises. En vérité, cela ne faisait que compenser le matraquage fiscal subit entre 2012 et 2014.
Les PME vont aussi devoir faire face à de nouvelles contraintes administratives issues de la loi travail…
P.R. : Les PME françaises souffrent de handicaps liés à l’environnement fiscal, social et réglementaire. La loi travail en est le parfait exemple, avec au départ de bonnes intentions mais qui ont débouché sur une usine à gaz et entraîné une vague de contestation et de grèves. Dans cette loi, on trouve la mise en place du compte pénibilité mais on nous ment sur sa réalité qui est en fait la mise en place d’un nouveau régime spécial! Au quotidien ce sont de nouvelles charges qui arrivent pour le chef d’entreprise comme le prélèvement à la source, la non-sécurisation du licenciement et les risques aux Prud’Hommes ou l’obligation nouvelle de dénoncer les salariés quand ils sont flashés… Le patron de TPE-PME va devenir officier de police, percepteur, service de santé au travail.
Quel est le risque pour l’emploi?
P.R. : À force d’encadrer le statut du salariat, les chefs d’entreprises considèrent l’embauche comme un risque et plus comme une espérance… Et tout le monde est perdant! Et pourtant pour croître, il faut embaucher. Il ne faut alors pas s’étonner si l’entreprise se tourne vers d’autres moyens d’embauche comme le CDD, l’intérim, l’embauche de free lances, l’auto-entrepreneur ou même les travailleurs détachés. À force de vouloir faire de la France un eldorado social, on va finir par en faire un désert économique. D’ailleurs, en matière d’attractivité économique et de facilité à nouer des affaires, la France se classe, selon l’étude Doing business, seulement au 29e rang mondial, loin derrière le Royaume-Uni au 7e rang, les USA au 8e rang, ou encore l’Allemagne classée 17e.
La création des nouvelles grandes régions peut-elle constituer un facteur d’amélioration?
P.R. : Le divorce est croissant entre la politique nationale et l’économie. Les chefs d’entreprises sont frustrés par un establishment qu’ils jugent responsable des difficultés actuelles. Mais c’est vrai, la décentralisation et la création de grandes régions pourraient amener l’émergence d’un nouveau consensus et cela serait une bonne nouvelle pour les entreprises. Ainsi en Normandie, la création par Hervé Morin de l’Agence de développement pour la Normandie (ADN, Ndlr) a permis la mise en place d’une organisation souple et réactive à destination de toutes les entreprises de notre territoire.
Quelles sont les grandes préoccupations des dirigeants d’entreprises pour 2017?
P.R. : D’abord le moral, facteur clé de la confiance du chef d’entreprise dans la stabilité de son environnement. Là-dessus, à travers un guichet unique, l’ADN peut répondre aux besoins. L’emploi est une préoccupation majeure mais le problème c’est qu’en France le politique veut traiter le chômage et met de gros moyens sur la formation. Le problème réside dans l’adéquation de ces formations avec les besoins réels et de plus, une partie de cet argent n’est plus injecté dans la compétitivité. Le financement est un autre enjeu, mais la aussi en région, la création du fonds Normandie participations par la Région permet de trouver un outil d’intervention efficace. Un autre sujet d’inquiétude est celui des transformations économiques en cours avec la mondialisation, la transformation numérique ou encore la transition énergétique. Les chefs d’entreprises auront besoin d’un soutien pour affirmer leurs stratégies, accompagner les changements qui se préparent dans leurs métiers. La CGPME sera à leurs côtés, notamment grâce à des outils pour la formation avec Agefos-PME. Nous devons travailler collectivement car si c’est du " chacun pour soi " ce sera la crise pour tous.