Pétrole cher : Les industriels alsaciens pieds et poings liés
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Pétrole cher : Les industriels alsaciens pieds et poings liés

Accros à l'or noir ou à ses dérivés, nombre d'industriels alsaciens doivent encaisser une hausse sensible et inéluctable des cours du brut. En amont, leurs fournisseurs jouent du principe de l'offre et de la demande et en aval, leurs clients n'acceptent pas toujours une répercussion sur les prix.

Entre le marteau et l'enclume. Face à la hausse des cours du brut, la plupart des industriels alsaciens sont dans une situation inconfortable. Obligés de payer au prix fort la matière première qu'ils transforment, et essuyant le plus souvent le refus de leurs donneurs d'ordre lorsqu'ils envisagent de répercuter les coûts. On ne parle pas ici de l'impact évident sur le budget transport, mais bel et bien des conséquences sur les coûts de production par incorporation de cette matière première dans les produits finis ou semi-finis. Le pétrole cher est devenu un vrai sujet de préoccupation car peu de chefs d'entreprise échappent à cette dépendance, directe ou non mais toujours maladive, à l'or noir.




Le baril a déjà progressé de 13% début 2012

«Hors main-d'oeuvre, le pétrole et ses dérivés peuvent représenter jusqu'à 70 à 80% du coût de la plupart des produits manufacturés en France», explique Jean-Luc Ginder, économiste haut-rhinois spécialisé dans les matières premières, «et l'on estime également que 70 à 80% des produits manufacturés en France contiennent des dérivés du pétrole». L'économiste Romain Sarron, au sein de l'institut Coe-Rexecode, précise: «La hausse des cours du brut, d'environ 40% en 2011 (par rapport à 2010), a engendré, toutes choses égales par ailleurs, un prélèvement de l'ordre de 25% sur l'excédent brut d'exploitation des entreprises de l'industrie chimique, ce qui s'est traduit par la suite par une hausse des prix des matières plastiques de base. Lors de la précédente période de forte hausse des cours du brut, entre2006 et2008, leur prix avait grimpé de 5%». Peu de recul encore sur le premier semestre 2012, si ce n'est une courbe anxiogène: selon les relevés de Coe-Rexecode, le baril a déjà progressé de 13% depuis le début de l'année, et navigue actuellement dans les 120 à 125dollars. «La hausse des coûts de production sera toujours proportionnelle à celle du baril», poursuit Jean-Luc Ginder, «et autant, jusqu'à 150dollars -c'est-à-dire demain-, les industriels peuvent en partie rogner sur leurs marges et répercuter un peu les coûts, autant au-delà il faudra impacter de façon très significative le prix de vente final, donc le consommateur». Le pétrole est partout dans notre quotidien et c'est à un profond changement de mode de consommation et de vie qu'il faut, selon lui, se préparer, «à horizon 2020».




Hyperdépendance

En attendant, les industriels locaux font le dos rond. «Si l'on devait répercuter toutes les hausses des résines et solvants dérivés du pétrole, les prix grimperaient de 8 à 13%. Or, on ne passe que de 3 à 6%», explique Rémy Brandel, directeur général du fabricant de peintures industrielles Geholit. Dans son secteur, il pourrait toutefois bénéficier d'une législation européenne qui tend vers une réduction des taux de solvants. «Nous sommes passés d'une fourchette de 45 à 55% à 15 à 25%, mais cela ne veut pas dire que l'on vend moins cher», explique-t-il. «On est obligé de subir», admet pour sa part, et sous couvert d'anonymat, un acteur du secteur de la pharmacie, «il n'est pas toujours simple de répercuter les coûts sur le client et malheureusement, il n'y a pas d'alternative, il n'y a pas de produits de substitution». Il souligne ainsi une hyperdépendance à l'or noir. Mais elle ne lui est pas propre: «Dans les travaux publics, nous pouvons éventuellement utiliser du béton à la place du bitume, mais il est beaucoup plus cher et son entretien est plus complexe». Georges Lingenheld, dirigeant de l'entreprise de travaux publics éponyme ne décolère pas: «Nous achetons environ 10.000 tonnes de bitume par an à des cours qui varient de 550 à 650euros la tonne», explique-t-il. Il y a 10 ans, il la payait entre 250 et 300euros. Une hausse difficile à répercuter, notamment quand les chantiers (les plus courts) ne sont pas indexés sur les cours du bitume. «Et au prix que l'on paye, on ne devrait pas avoir de problèmes de disponibilité, mais en plus on subit l'impact de la fermeture de la raffinerie de Reichstett!», peste-t-il. Ou quand les difficultés économiques locales s'ajoutent aux problèmes géostratégiques mondiaux...




Jouer collectif

Solutions envisagées pour limiter l'impact: le recyclage de bitumes usagés, réemployables à hauteur de 15 à 30% dans les nouveaux enrobés. Une démarche qui concerne 15% de sa production totale. «Nous envisageons de créer, à plusieurs acteurs, un site de stockage de bitume au Port aux pétroles, un investissement de 5 à 6M€», poursuit Georges Lingenheld. Il permettrait d'en améliorer la disponibilité mais exposerait plus fortement les entreprises à la volatilité des cours qui reste prégnante malgré un trend de hausse à long terme. Comment être sûr d'acheter aujourd'hui la matière au bon prix pour la stocker si, dans trois mois, lorsque l'on en aura besoin, son cours n'aura pas reculé, faisant chuter les prix de marché? Un vrai casse-tête pour les acheteurs de ces entreprises. Tous les jours, ils y jouent leur marge.

En savoir plus
Jean-Luc Ginder: @email Coe-Rexecode: www.coe-rexecode.fr

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