Pour le bassin industriel du pourtour de l'Étang de Berre, le choc, même s'il était attendu depuis plusieurs mois, a été terrible. Fin septembre, LyondellBasell annonçait sa décision de fermer sa raffinerie locale. Une structure qui, selon Jean Gadbois, directeur général du site, «continue de subir de lourdes pertes et ne parvient pas à devenir rentable». 370 emplois sont directement menacés. Finalement, la raffinerie sera «mise sous cocon» jusqu'à fin 2013. Pour les salariés, malgré ce sursis, le constat est amer: «Depuis quinze ans, la pétrochimie de l'Étang de Berre se regarde le nombril, estime Rémy Patron, délégué CFE-CGC. Et aujourd'hui, notre outil n'est plus adapté. Nous ne sommes pas en surcapacité, mais en inadéquation par rapport au marché». En effet, pour l'Union française des industries pétrolières (Ufip), «le secteur du raffinage est très déprimé au niveau mondial. Et en Europe, nous devons en plus faire face à un phénomène de déséquilibre. Nous produisons trop d'essence par rapport à une demande grandissante en gasoil. C'est ce qui explique les projets de fermetures».
Un électrochoc
Est-ce la fin des raffineries en Paca? Les trois autres sites de l'Étang de Berre sont-ils menacés? Pour l'Ufip, l'optimisme est de mise: «Nous ne sommes pas dans le syndrome des mines de charbon. On peut penser que Marseille dispose de suffisamment d'atouts, et notamment de la richesse de sa filière pétrochimique aval, pour justifier la pérennité des raffineries locales». Pourtant, les menaces immédiates qui pèsent sur l'industrie pétrochimique locale sont réelles, notamment pour les sous-traitants par nature dépendants de cette activité. La société Richaud, installée à Salon-de-Provence et positionnée dans le secteur de la pétrochimie et du raffinage, avoue connaître une évolution dramatique depuis 2008, même si l'année 2010 a été satisfaisante en terme de chiffre d'affaires. «Jusqu'en 2010, LyondellBasell était notre premier client. Nous réalisons environ 25% de notre CA avec ce donneur d'ordres. Depuis deux ans, les grands industriels limitent et repoussent les commandes. De plus, ces sociétés ont une vision européenne de leurs achats. Quand elles lancent des appels d'offres, elles visent également les pays d'Europe de l'Est où les entreprises sont moins chères», commente Richard Marsaud, responsable comptabilité et gestion de l'entreprise qui compte aujour- d'hui une vingtaine de salariés, contre 47 en 1999. «Pour Lyondell, nous avons eu une première alerte en 2009 lorsque notre société d'affacturage nous a annoncé qu'elle ne prenait plus le risque de couvrir leurs paiements. Nous avons choisi de poursuivre notre activité avec eux et tous les paiements sont honorés. Nous ne travaillons qu'avec la partie chimie de Lyondell. Malgré cela, en 2011, nous n'avons fait que la moitié de notre CA habituel avec eux». Richaud a racheté en mars2010 la société Fimeco (Sophia Antipolis), qui a une activité de forge et qui lui permet d'attaquer de nouveaux marchés, dont le nucléaire.
Désindustrialisation
A plus long terme, pour Michel Vauzelle, président de la Région Paca, la menace a un nom: désindustrialisation. «Le risque est réel. Et quand on touche à ce secteur, c'est le coeur de l'activité économique que l'on touche. Nous ne devons pas devenir une région qui produit de la lavande et des terrains à construire pour des Émirs...»
Vers une chimie du végétal?
La question de l'avenir se pose. «Nous sommes face à un mouvement irréversible, estime Marc Bayard, délégué général de l'Union des industries chimiques (UIC) Paca. Mais soyons clairs: toutes les raffineries de l'Étang de Berre ne vont pas fermer dans les cinq ans! Il y aura une longue période de transition au cours de laquelle les installations devront se moderniser pour rester compétitives. Le bassin devra se réorganiser, mais la filière aval n'est pas en péril. Parallèlement, nous devons préparer l'après pétrole. Car il vaut mieux anticiper l'industrie du futur qu'essayer de maintenir une activité devenue excédentaire, voire inadaptée. Ce serait une course stupide. Ce serait jeter l'argent par les fenêtres». Pour l'UIC, le futur est doute lié à la chimie du végétal. «Nous n'en sommes qu'aux balbutiements, mais les technologies existantes pourraient permettre d'alimenter toute la chimie aval à partir de matières premières renouvelables. Cela donnerait lieu à des installations nouvelles, et l'Étang de Berre est bien placé. C'est un bassin de tradition industrielle, où ces activités sont bien acceptées par la population». Un avis partagé par Michel Vauzelle: «Nous devons lancer une étude afin que soient repérées les technologies en vue d'une évolution du bassin vers la chimie verte».
Fin septembre, l'annonce par LyondellBasell de la fermeture de sa raffinerie de Berre - qui sera finalement «mise sous cocon» pendant deux ans - a fait l'effet d'une bombe dans le milieu pétrochimique de l'Étang de Berre. S'agit-il d'un premier choc avant l'effondrement de toute une filière locale? Y a-t-il encore un avenir pour ce bassin industriel ?
Une enquête de Didier Gazanhes et Alexandre Léoty