C
ette année, Landerneau fête les 100 ans de son Office Central, à l'origine de la création de grands groupes (Crédit Mutuel Arkéa, Groupama, Triskalia). D'après vous, quel état d'esprit a pu permettre un tel regroupement mutualiste à cette époque?
Au XIXe et durant la première moitié du XXesiècle, les élites sociales du monde catholique et rural breton, que sont le clergé et l'aristocratie rurale, cherchent à préserver les campagnes de l'influence de l'État républicain et d'un système capitaliste dont ils récusent les valeurs libérales. Ils y voyaient le fruit de la Révolution: l'individualisme libéral. Ils prônaient davantage une forme de corporatisme. Ainsi, quand ils s'engagent dans la modernisation des structures agricoles, c'est avec la volonté d'en contrôler les effets afin de préserver les équilibres sociaux. D'où la création des syndicats agricoles, des mutuelles et des caisses rurales de crédit. L'Office central de Landerneau en est rapidement la réalisation la plus exemplaire.
Qu'en était-il alors en ville?
Dans le monde industriel et urbain c'était sensiblement différent. Ne serait-ce que parce que le monde catholique était plus divers et la bourgeoisie y jouait un rôle beaucoup plus important. Il existait un patronat catholique qui acceptait le développement du capitalisme sans pour autant toujours se reconnaître dans les valeurs du libéralisme. Les patrons catholiques en Bretagne se retrouvaient dans des réseaux politiques ou patronaux, comme l'Association industrielle, commerciale et agricole de l'Ouest. Ces réseaux jouaient un rôle très actif dans les chambres de commerce et dans la Confédération française des professions (CFP), émanation du patronat chrétien. Il existait alors une grande diversité dans la façon d'être patron et catholique. Certains par anti-socialisme et anti-communisme étaient véritablement très réactionnaires, hostiles à toute législation sociale. D'autres, animés par leur foi chrétienne, cherchaient à apporter à leurs salariés des oeuvres sociales.
Après la seconde moitié du XXesiècle, marquée par la guerre, change-t-on de regard face au monde économique?
En effet, après 1945, les élites catholiques restent hostiles à ces valeurs mais ont commencé à les accepter. Les événements de la Seconde guerre mondiale ont jeté un discrédit sur les valeurs portées par le régime de Vichy dans lequel se retrouvait une bonne partie des élites catholiques. Le libéralisme et le capitalisme sont devenus des réalités incontournables. Les catholiques s'y investissent désormais en vue de transformer de l'intérieur le monde économique. C'est ainsi que les membres de la JAC, la Jeunesse agricole catholique, ont voulu transformer le monde agricole breton. La Bretagne a alors connu un nouvel essor du syndicalisme, de la coopération et de la mutualité agricoles durant la «révolution agricole» bretonne. La JAC a secoué le cocotier du monde agricole breton. À l'image d'Alexis Gourvennec, ancien JAC devenu grand patron de la Brittany Ferry. Qu'avait-il gardé des valeurs défendues par la JAC? Une empreinte affective, une manière d'être avec les autres, sans s'empêcher d'être un libéral pur sucre pour défendre les intérêts de son entreprise.
Qu'en est-il aujourd'hui?
Aujourd'hui le patronat catholique breton vit moins avec ses contradictions que par le passé. Il vit dans le monde présent, celui de l'économie. Il défend peut-être davantage une responsabilité sociétale vis-à-vis de ses salariés et du monde extérieur, même si d'autres patrons possèdent cette dimension sans forcément la revendiquer dans une religion catholique.
HISTOIRE A l'occasion des 100 ans de l'Office Central de Landerneau, l'historien David Bensoussan revient sur l'action des élites sociales du monde catholique.