Nouvelle-Aquitaine
Les festivals d'été mis à l'épreuve
Enquête Nouvelle-Aquitaine # Activités culturelles # Conjoncture

Les festivals d'été mis à l'épreuve

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Perturbés par deux ans d’annulations en série, les festivals estivaux de Nouvelle-Aquitaine tentent de se maintenir à flot. Quitte à aller chercher de nouvelles sources de revenus ou à développer des services inédits pour réduire leur part d’autofinancement. À la veille de leur édition 2024, les organisateurs font face à leurs défis et tentent de trouver de nouvelles solutions.

Garorock a accueilli 150 000 festivaliers en 2023. Son budget annuel est d’environ 15 millions d’euros — Photo : Theo Kine

Toujours plus variés, toujours plus nombreux, toujours plus fédérateurs. C’est le portrait que dressait en 2023 la Cour des comptes des festivals en France, dont le nombre (7 282) a quasiment quadruplé entre 2000 et 2020. Si les régions Auvergne-Rhône-Alpes, Provence-Alpes-Côte d'Azur et Occitanie en rassemblent plus du tiers, la Nouvelle-Aquitaine n’est pas en reste.

Plus de 800 festivals par an

Selon une étude de l’A. (Agence culturelle Nouvelle-Aquitaine) de 2021, 826 festivals s’y tiennent chaque année. 45 % de l’offre régionale est née après 2010, faisant de la Nouvelle-Aquitaine une région plutôt "jeune" en termes de création. Le pourcentage est le même pour le nombre de festivals en zone rurale, rendant la concentration littorale des événements moins forte qu’ailleurs. Avec 28 évènements pour 100 000 habitants, la Creuse est même la championne locale.

L’offre (à 42 % musicale), portée à 80 % par des structures associatives, est décrite comme "assez homogène et équilibrée, d’un point de vue géographique comme saisonnier" par Charline Claveau, vice-présidente de la Région en charge de la culture.

Reste que les locomotives régionales les plus identifiées sont plutôt anciennes : 1997 pour Garorock à Marmande (Lot-et-Garonne), 1985 pour Les Francofolies à La Rochelle (Charente-Maritime) ou 1989 pour Musicalarue à Luxey (Landes), qui réunit 45 000 festivaliers dans un village de 700 habitants.

Musicalarue rassemble 45 000 personnes à Luxey, un village landais de 700 habitants — Photo : Fabien Espinasse

L’inflation remplace le Covid

Depuis le Covid, toutefois, la donne a changé. Les festivals, fragilisés par les annulations, ont dû faire face à des budgets de plus en plus déséquilibrés par l’inflation. Ils ont aussi dû composer avec un public rendu plus sélectif et qui a peiné à revenir.

Selon un bilan national du Syndicat des musiques actuelles (SMA), 43 % des festivals étaient déficitaires en 2023. En cause : une inflation généralisée (+26 % en frais de sécurité privée ou +56 % en coûts d’assurance entre 2019 et 2022), des financements publics qui se raréfient et un "effet ciseau" entre des recettes (+18 % entre 2019 et 2022) qui grimpent moins vite que les charges (+19 %).

"Le modèle économique questionne largement nos adhérents (600 entreprises) et cet effet cocktail de l’inflation, où tout arrive en même temps, rend l’équation plus complexe à résoudre", souligne Aurélie Hannedouche, directrice du SMA.

"Pour nous, tout a augmenté de 20 à 30 %. Nous devrions être déficitaires de 150 000 euros cette année, ce sera la première fois", s’attriste Philippe Tranchet, fondateur de la société Production 114, qui organise à Royan (Charente-Maritime) en juillet Un Violon sur le sable, festival de musique classique et lyrique. "J’ai rarement vu un fournisseur augmenter ses prix et les baisser les années suivantes".

Salaires et cachets en hausse

"Il y a eu pas mal de changements depuis le Covid. Beaucoup d’intermittents ont changé de voie et les compétences se sont raréfiées, ce qui a fait grimper les salaires. Notre budget de production a augmenté de 20 à 30 %", ajoute Samuel Vincent, co-gérant de la société coopérative Belle Factory qui gère cinq festivals dans la région dont le Cognac Blues Passion. "Les festivals ont également perdu du mécénat à cause de la pandémie. Il s’est repositionné ailleurs, vers des projets plus sociaux notamment", abonde Charline Claveau.

Dix festivals de musique emblématiques situés en Nouvelle-Aquitaine — Photo : Christophe Beluin

Le cachet des artistes fait aussi gonfler le budget. "Ça se remarque notamment sur les têtes d’affiche, révèle Stéphane Canarias, dirigeant de la société Festival Production, à l’œuvre derrière le Brive Festival en Corrèze ou l’ODP de Talence (Gironde). Il y a encore quelques années, on arrivait à les avoir à 80 000 ou 100 000 euros. Aujourd’hui, à moins de 200 000 euros, vous ne les avez pas."

Nouvelles jauges

Face à ces hausses généralisées, la jauge d’accueil reste une variable d’ajustement essentielle. Pour le festival caritatif ODP, organisé en coproduction publique (association ODP) et privée (Festival Production), "l’augmentation de la jauge est devenue plus nécessaire qu’avant pour boucler notre budget. La possibilité d’augmenter le prix des billets reste limitée, la croissance devient donc indispensable", assure Stéphane Canarias.

Le festival Musicalarue de Luxey (Landes), lui, a préféré faire l’inverse en réduisant sa jauge de 20 000 à 15 000 spectateurs par soir pour rester "à taille humaine". "Le projet en lui-même est équilibré, mais le modèle économique ne supporte aucune approximation", souligne François Garrain, à la tête de l’association organisatrice.

Garorock, en attente de savoir comment va se dessiner son avenir, opte plutôt pour un statu quo sur sa jauge de 150 000 spectateurs. "On a trouvé la bonne, il faut la garder. Nous n’irons pas plus haut", assure Ludovic Larbodie.

En quête de restructurations

Devant ces nouvelles équations, certains festivals ont opté pour des restructurations pour consolider leur modèle économique. C’est le cas de Belle Factory (10 salariés permanents), qui a repris à la demande d’associations, l’organisation des festivals de jazz de Surgères (Charente-Maritime) et de Niort (Deux-Sèvres). "J’ai passé un an à restructurer le modèle économique des évènements pour optimiser les coûts et assurer la rentabilité du modèle économique. J’espère développer un nouveau projet chaque année, pour être moins tributaire d’un seul évènement", précise Samuel Vincent.

L’association organisatrice du Sun Ska a déposé le bilan en 2021. Depuis, l’organisateur est une entreprise, et une holding a été créée fin 2023 pour accueillir de nouveaux financeurs — Photo : Sun Ska Festival

Dans la même logique, l’association qui portait le festival Sun Ska de Vertheuil (Gironde) depuis sa création a été liquidée en 2021, après plusieurs années de déficit et l’échec de son plan de redressement. Fin 2023, la holding SunBeats a été créée avec l’arrivée de trois investisseurs qui ont injecté quelque 600 000 euros dans la balance pour entériner le festival sur plusieurs années. Elle poursuit sa recherche d’investisseurs.

On retrouve même cette problématique chez de plus gros acteurs. En avril, le groupe Vivendi (10,5 Md€ de CA) a conclu une promesse d’achat avec le groupe allemand CTS Eventim (2,4 Md€), "plus important producteur de festivals en Europe", pour céder l’un des plus gros festivals régionaux, Garorock à Marmande. Dans un article de Sud Ouest de septembre 2023, un porte-parole de Vivendi explique que "ces activités n’ont pas atteint une taille critique significative" leur permettant de disposer "d’une position forte, surtout à l’international".

Le directeur de Garorock, Ludovic Larbodie, se veut optimiste. "Au vu de leur taille et du fait qu’ils détiennent la deuxième billetterie mondiale, j’imagine bien qu’ils ont des ambitions de développement sur le territoire. […] Il y aurait beaucoup d’investissement matériel à faire." Le porte-parole l’assure : après trois ans de déficit, la société organisatrice du "Garo" - la SAS Margo - "a fait plus de 500 000 euros de bénéfices en 2023. Nous sommes repartis sur un rythme normal".

Garorock a accueilli 150 000 festivaliers en 2023. Son budget annuel est d’environ 15 millions d’euros — Photo : Theo Kine

Trouver des partenaires et des mécènes

Si elle n’accorde plus de subvention à Garorock, racheté par Vivendi en 2018, la Région est aussi poussée par la conjoncture à faire des choix budgétaires : en 2023, elle a subventionné 355 festivals pour 6,3 millions d’euros. "Cette année, le budget régional pour la culture baisse d’environ 1 %. Nous regardons avant tout la manière dont les festivals contribuent à structurer les filières que nous aidons et dont ils mettent en valeur des créations régionales", termine Charline Claveau.

Au-delà de ces mouvements financiers, la diversification des sources de revenu reste une option de plus en plus utilisée. "Cette année, nous demanderons une participation en option pour le camping, auparavant compris dans le prix du billet", précise Samuel Vincent au sujet du Free Music, qui n’avait pas eu lieu depuis 2019 et dans lequel Belle Factory a réinvesti pour fédérer un nouveau public.

"Nous sommes dans une quête permanente pour aller trouver des partenaires et mécènes. On vend beaucoup de loges et de réceptif car il y a un attrait pour ça", poursuit Sébastien Lussagnet, président du festival ODP. "Nous réfléchissons à d’autres solutions, de nouveaux partenaires, pourquoi pas une soirée supplémentaire", glisse Stéphane Canarias.

Enjeux de pérennisation

Multiplication des partenariats privés auprès d’entrepreneurs locaux, essor du mécénat, soutien régional pour assurer sa garantie d’emprunt… le Sun Ska, passé de plus de 85 000 spectateurs à Pauillac à un objectif de 24 000 en 2024, multiplie les tentatives pour s’ancrer et réduire son autofinancement (les subventions et partenariats représentant 10 % de son budget annuel). "Avec la diversification de nos sources de revenus vers des services supplémentaires comme des places VIP ou des loges surélevées pour les entreprises, il nous faut désormais remplir 80 % de la jauge actuelle pour être rentables. Avant, c’était 95 % avec beaucoup plus de monde", affirme Fred Lachaize, son directeur.

42 % des festivals de Nouvelle-Aquitaine sont des festivals de musique et 45 % se déroulent en zone rurale, selon l’A. (Agence culturelle Nouvelle-Aquitaine) — Photo : Randy Mouanga

Le pari de Musicalarue de miser sur des évènements culturels et concerts toute l’année, avec le renfort d’une poignée de bénévoles permanents, est aussi une réponse, quitte à faire quelques sacrifices. "Nous avons augmenté le prix des places de 7 ou 8 euros, on actionne un peu tous les mêmes leviers", termine François Garrain. "Avoir un public sensibilisé à un projet est un facteur de pérennisation".

Si cette pérennisation est un questionnement permanent, l’existence des festivals ne semble pas être remise en question. "Le public est revenu, on peut se réjouir de cette appétence qui reste très forte", résume Charline Claveau.

"La dynamique festivalière ne se dément pas. Les festivals qui se créent sont toujours plus nombreux que ceux qui disparaissent".

Les enjeux de renouvellement des financements restent forts : selon une enquête de France Festivals parue en 2020, l’augmentation du public et des financements (publics et privés) formaient déjà le trio de tête des préoccupations des organisateurs. Cet équilibre se cherche encore.

Les Jeux Olympiques impactent les festivals

Si le réel impact des Jeux Olympiques de Paris en juillet est difficile à mesurer avant que les festivals ne tirent leur bilan annuel, certaines contraintes supplémentaires sont déjà identifiées par leurs organisateurs.

"Ils créent un appel d’air vis-à-vis des fournisseurs et de certains personnels, comme les roads (intermittents) ou les services de sécurité, qui font monter leurs prix. Les effectifs policiers sont tous mobilisés à Paris, on doit donc multiplier par trois la sécurité privée. Ça double notre budget", assure Philippe Tranchet, directeur d’Un Violon sur le sable. Ce dernier révèle aussi que l’un de ses gros partenaires a diminué sa participation et choisi de sponsoriser les JO.

Le calendrier a aussi été bousculé : "Il enlève trois week-ends dans l’été, ce qui revient à caler plus de festivals sur moins de temps. Cela a un effet sur la disponibilité du public, des artistes et de l’espace médiatique", confirme Aurélie Hannedouche, directrice du Syndicat des Musiques Actuelles. "Ces changements de date ont aussi favorisé l’augmentation des cachets, la demande étant plus forte que l’offre", révèle Stéphane Canarias, directeur de Festival Production. "Il reste aussi une grande inconnue sur les possibilités de réquisition de matériel par l’État, notamment du barriérage", poursuit Fred Lachaize.

Enfin, les JO auront certainement "un effet sur la disponibilité du public, des artistes et de l’espace médiatique", termine la directrice du SMA. Les réservations seront à coup sûr plus scrutées que jamais.

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