La PME quimpéroise Marinelec Technologies (22 salariés, 5 M€ de CA), experte dans la conception et la réalisation d’équipements électroniques de surveillance et d’alarmes pour la marine, cherche à augmenter son sourcing local. Elle achète déjà ses cartes électroniques en Bretagne (à Brest, Lannion…). Et flèche autant que possible des composants électroniques fabriqués en Europe plutôt qu’à Taïwan. Son prochain engagement ? Explorer des pistes françaises ou européennes pour ses écrans tactiles qu’elle importe d’Asie. "Le local n’offre pas une garantie absolue, mais facilite la communication, la prévision et la continuité industrielle, pointe Geoffroy Lacoin, directeur général de l’entreprise. À l’inverse, la dépendance à des fournisseurs étrangers entraîne des risques : arrêt brutal de production de composants par exemple." Convaincue que la bonne marche de l’entreprise (qui a comme client Les Chantiers de l’Atlantique, NDLR) passe par un savoir-faire et des compétences locales, Marinelec Technologies a poussé son curseur d’achats locaux "de 50 à 80 % en l’espace de cinq ans".
La moitié des entreprises bretonnes prêtes à relocaliser leurs achats
Selon une enquête coréalisée par la CCI Bretagne et le Conseil National des Achats Bretagne, dévoilée en septembre, 49 % des entreprises bretonnes envisageraient de relocaliser certains de leurs achats ; en se tournant vers la Bretagne d’abord, lorsque cela est possible, sinon vers le Grand Ouest ou la France. Ce processus de relocalisation vise prioritairement à réduire l’impact environnemental des entreprises et à sécuriser les achats. Les enjeux d’amélioration de la qualité des produits ou des services achetés et la réduction des délais d’approvisionnement, plus secondaires, sont les autres bénéfices mis en avant.
"À chaque fois qu'on commande à l'autre bout du monde, on fait l'inverse de ce que nous voulons pour notre économie, notre climat et notre société"
À l’occasion du Forum Économique Breton, début septembre, Loïc Hénaff, le PDG du groupe agroalimentaire finistérien Jean Hénaff (260 salariés, 50 M€ de CA), a insisté, devant les chefs d’entreprise, sur "l’importance d’agir", d’abord pour des questions de souveraineté : "Aujourd’hui, en France, nous consommons ce que les autres produisent. Le PIB industriel est passé sous les 10 % (entre 10 et 15 % selon les études, NDLR), il n’a jamais été aussi bas. Autrement dit, nous ne sommes presque plus des industriels. Ce que je crois, c’est que la relocalisation par les achats est un levier majeur pour soutenir notre modèle social. Chaque achat sur Amazon, ce sont des cotisations retraites en moins pour nous. Chaque achat lointain réchauffe la planète, et pas seulement à cause du transport, mais aussi à cause de l’énergie utilisée pour produire. Donc, à chaque fois qu’on commande à l’autre bout du monde, on fait l’inverse de ce que nous voulons pour notre économie, notre climat et notre société."
10% des achats d'une entreprise sont relocalisables
Loïc Hénaff, qui est aussi conseiller régional de Bretagne, délégué aux relocalisations d’activités au fret et à la logistique et nouveau président de l’agence économique régionale Bretagne Next (ex-Bretagne Développement Innovation), est un défenseur de la première heure de l’achat local. Il est l’ancien président de Produit en Bretagne, pionnier de la valorisation des savoir-faire locaux depuis 32 ans.
À ce titre, il a travaillé sur deux études fondatrices, "Reloc’h 1" et "Reloc’h 2", dont l’objectif était de mesurer et de tester le potentiel de relocalisation des achats des entreprises en Bretagne. "Ces études montrent qu’en moyenne 10 % des achats d’une entreprise sont relocalisables, dont 3 % en Bretagne et 7 % ailleurs en France", expose le dirigeant finistérien. "Dix pour cent, ça paraît peu, mais en réalité cela représente 130 000 emplois, 5 milliards d’euros de PIB et près de 4 millions de tonnes de CO2 évitées. C’est massif, et c’est surtout à la portée des entreprises dès maintenant."
La Région Bretagne montre l’exemple
La Région Bretagne veut s’affirmer comme un territoire modèle sur le sujet. Elle ambitionne une Bretagne fière de son industrie qui relocalise et prend soin des siens. "Nous devons créer les conditions d’une alliance bretonne nouvelle par la coopération et la mutualisation, et dans la formation pour accompagner cette dynamique", insiste en substance la collectivité dans son plan d’action. En tant qu’acheteur public, la Région montre déjà l’exemple avec 75 % des contrats publics régionaux attribués à des entreprises bretonnes. L’objectif est d’atteindre 80 % d’ici fin 2025. "C’est un choix politique fort, car il s’agit aussi bien d’achats liés à la logistique qu’à l’alimentation dans nos lycées, où le fait de travailler avec les producteurs locaux prend tout son sens. Cela montre que la relocalisation n’est pas qu’une intuition : elle peut être mise en œuvre concrètement dans nos institutions, au bénéfice direct de l’économie et de la population", insiste Loïc Hénaff.
Un millier d’entreprises en action
Tous les scénarios de relocalisation d’achats ne se matérialiseront pas en raison de différents obstacles : coût, logistique, compétences, concurrence, etc. Mais les digues commencent à céder. Ainsi, selon Bretagne Next, un millier d’entreprises seraient actuellement engagées dans un mouvement de relocalisation. Ces entreprises sont représentatives de tous les grands secteurs d’activité de l’économie bretonne : l’agroalimentaire, l’agriculture ou l’électronique/digital. Mieux : les organisations de toute taille adhèrent à cette philosophie, de la TPE à la grande entreprise. "Des entreprises qui jusqu’ici achetaient loin se rendent compte qu’il existe parfois des alternatives locales. Parfois, elles n’y arrivent pas, mais dans certains cas, elles trouvent des solutions. Il y a vraiment une dynamique qui est en train de prendre", constate Françoise Restif, cheffe de mission relocalisation et transition écologique chez Bretagne Next.
Relation durable et équilibrée
Le groupe bancaire finistérien Arkéa (11 500 salariés) fait partie de ces entreprises en mouvement. Depuis 2015, l’entreprise à mission poursuit une politique "achats responsables" qui met l’accent sur une relation "partenariale, durable et équilibrée avec ses fournisseurs". Sur la partie achats locaux, des prestataires informatiques, d’aménagement/construction de ses agences ou de fournitures de bureau lui offrent de travailler en circuit court. "Dans certains secteurs, comme la communication, on travaille assez peu avec des entreprises locales car le tissu est moins dense. C’est pour cela qu’on développe un annuaire des entreprises locales afin d’identifier plus facilement des prestataires de proximité", expose Hermione Siozis, responsable du département achats au Crédit Mutuel Arkéa. Tous les six mois, la banque bretonne fait un point d’étape sur l’avancement de cette démarche, avec l’objectif "d’aller encore plus loin dans le sourcing local".
La question du prix au centre des enjeux
Bien que la dynamique de délocalisation reste sous-jacente, la crise du Covid et la guerre en Ukraine ont mis en lumière la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondialisées et renforcé la conscience de cette vulnérabilité chez les décideurs. "C’est du bon sens d’aller près de chez soi pour trouver nos matières premières. La recherche du prix nous a éloignés de cela", témoigne Gildas Péron, directeur général de la PME morbihannaise La Maison d’Armorine (40 salariés), connue pour ses caramels au beurre salé et autres douceurs sucrées. L’entreprise, qui se fournit déjà en local pour ses produits laitiers, s’est trouvé un nouveau partenaire morbihannais : une entreprise de Saint-Avé, capable de lui fabriquer ses présentoirs à sucettes. Auparavant, c’est en Chine qu’elle s’approvisionnait. "Je n’achète pas mon présentoir plus cher en Bretagne, simplement parce qu’il est fait différemment, parce que j’économise le coût de transport et parce que je peux en acheter que 100 pièces et plus forcément 10 000… En achetant local, je me rends compte que je peux aussi gagner en compétitivité", affirme ce patron.
Les études Reloc’h ont montré que les écarts de coût de production entre la France et la Chine tendaient à se réduire sensiblement. Contre 80 % historiquement, ils seraient désormais inférieurs à 10 %, une fois intégrés les coûts logistiques, les risques, les stocks et les droits de douane.
Le "made in Breizh" comme gage de qualité
"Il faut savoir prendre le temps de cartographier ses achats, aller chercher un double sourcing parfois pour équilibrer le risque", renseigne Loïc Hénaff, bien conscient que toutes les entreprises ne pourront pas se passer du jour au lendemain de partenaires internationaux à bas coût, et parfois en situation de monopole.
Exemple dans l’électronique. Le constructeur mondial de voitures Stellantis, comme tous les fabricants de voitures, est dépendant des pays asiatiques pour les composants électroniques de ses véhicules. Cela ne l’empêche pas de s’approvisionner sur d’autres pièces en local quand le savoir-faire est aux portes de l’usine. C’est ce que confirme Jérôme Commandeur, directeur du site Stellantis de Rennes La Janais, entièrement tourné depuis la rentrée sur la fabrication d’un véhicule Citroën 100 % électrique, le C5 Aircross. "Les plus gros organes du véhicule sont fabriqués à côté de Rennes, éclaire le dirigeant. Deux usines Forvia fabriquent les sièges et les planches de bord, et OP Mobility, les volets. C’est vraiment une implantation locale, qui existait déjà pour le C5 Aircross, et qu’on a poursuivie pour le nouveau C5 Aircross." Sur la notion de prix encore, le directeur général de Marinelec Technologies Geoffroy Lacoin affirme "qu’à 10 ou 20 % plus cher, le choix d’un fournisseur local est validé par le client, pour qui le territoire est important".
Selon l’étude CCI Bretagne Conseil National des Achats Bretagne, 84 % des entreprises considèrent le "made in France" ou les achats locaux comme un critère clé d’attribution business. Le "made in Breizh" en l’occurrence s’imposerait donc comme une force de persuasion.
D’un engagement RSE…
Le made in Breizh est une démarche qui parle à Frédéric Lerebour, directeur général du torréfacteur bretillien Lobodis (siège social à Bain-de-Bretagne, 36 salariés et 30 emplois indirects en ESAT, 10 M€ de CA), spécialisé dans la fabrication de cafés bio-origine. Si le chef d’entreprise ne peut pas jouer sur la relocalisation de sa matière première (son café provient de 14 pays), Frédéric Lerebour s’astreint à d’autres exigences dans le cadre de sa démarche RSE. "Pour entrer dans notre logique de 40 % d’achats locaux, on a décidé de nous sourcer dans un rayon de 250 kilomètres autour de l’entreprise, pour pouvoir mailler toute la Bretagne. Je développe par exemple du lupin torréfié (alternative d’une boisson chaude sans caféine, NDLR) que l’on source à 30 km de notre usine. Pour nos prestations intellectuelles (communication, conseil, informatique…), on fait aussi appel à du local. Pareil pour le transport et pour certains matériels. C’est un challenge, la limite à ça c’est que ça ne soit pas un frein au développement sur la partie technologique."
… à un paramètre d’innovation
Au contraire, dans le cas de Lobodis, l’achat local devient aussi un paramètre d’innovation.
Son dirigeant prend un cas concret : "Sur la partie emballages, je travaille avec un cartonnier de Josselin (Morbihan) depuis des années. On a créé un carton ensemble, facilement pliable, qui diminue la présence de colles et de scotches. Ainsi, il est plus facilement manipulable par nos employés. Ça répond à des enjeux environnementaux et c’est accessible à tous. Si j’avais dû avoir un fournisseur du même type en Italie ou au Portugal, au regard de ma taille et de mes faibles volumes, il aurait cherché à me vendre ce qu’il avait dans son offre, mais nous n’aurions jamais eu ce travail de coopération…" Pour Frédéric Lerebour, qui dit vouloir continuer de co-construire avec d’autres industriels bretons, l’achat local s’apparenterait à un "état d’esprit ". "À partir de là, vous pouvez faire beaucoup de choses…"
Faire des choix
Pour Philippe Cloarec, directeur industriel de Chancerelle (600 salariés), le spécialiste des conserves de poissons basé à Douarnenez (Finistère), l’achat local est aussi une affaire de choix. "Nous avons déjà arrêté un produit car nous ne trouvions pas de fournisseurs sur un ingrédient qui correspondait à nos critères", nous indiquait-il en 2022. Une conviction partagée en 2025 par un autre spécialiste de la conserverie de poissons, la PME morbihannaise Groix et Nature (19 salariés et 5 M€ de CA en 2024), ancrée sur l’île de Groix, en face de Lorient. L’entreprise dirigée par Marianne Guyader a toujours fonctionné en sélectionnant rigoureusement ses matières premières et en privilégiant des circuits courts et locaux. Des approvisionnements sur Groix même, pour les moules et les ormeaux ainsi qu’à Lorient ou dans les ports bretons pour les poissons. Des épices locales sont aussi utilisées.
"Bon sens paysan"
"Quand on parle de relocalisation je trouve ça génial, parce que c’est une conviction que l’on a toujours eue. La finalité même de Groix et Nature à sa création en 2000, c’était de pouvoir relocaliser et faire renaître l’activité de conserveur sur l’île (Groix était le premier port thonier en Bretagne au 20e siècle, NDLR)", rend compte la cheffe d’entreprise.
"Pendant des années, avant que le vocable RSE n’apparaisse, on a parlé de développement durable de proximité. C’est du bon sens paysan, à travers l’attachement au territoire, l’engagement dans nos produits et l’intégrité." La jeune dirigeante de 39 ans se bat tous les jours pour faire perdurer et rayonner la culture gastronomique locale. "Nous sommes agiles, à nous de le rester. Notre sourcing doit continuer à être local et qualitatif en anticipant les attentes des consommateurs." Son dernier pari porte sur un légume local. La PME vient d’intégrer une nouvelle recette sur la betterave, avec des agriculteurs groisillons, pour pouvoir la proposer dans son offre.
Un site internet pour passer le pas
Pour aider les acteurs économiques à passer le pas de la relocalisation d’achat, Bretagne Next a lancé le site Relocalisons.bzh, en avril 2024. "C’est un vrai site ressource : il contient des outils téléchargeables, pas mal d’informations, et des formulaires pour que les entreprises puissent nous solliciter directement. C’est devenu un outil essentiel pour nous, parce que c’est à la fois un point d’entrée, un espace d’information, et un levier pour enclencher la dynamique", détaille Françoise Restif. Un outil apparaît particulièrement intéressant à appréhender : le TCO (total cost of ownership ou coût total de détention). Cette solution va permettre d’évaluer le coût global d’un achat, au-delà du seul prix d’achat. "C’est un indicateur de performance très utile qui nous permet de nous fixer des objectifs et de nous comparer entre pairs", relève Frédéric Lerebour de Lobodis, utilisateur de cet outil. Si tous les acteurs économiques bretons peuvent faire des efforts à acheter breton, il convient de signaler que certaines entreprises, dans l’agroalimentaire notamment, sont plus aidées que d’autres à se servir en local, la Bretagne étant une région agricole.
Toujours sur le site Reocalisons.bzh, une base de données de fournisseurs locaux y est constamment enrichie, ce qui dessine le chemin des possibles.
Neuf filières accompagnées
Selon la Région Bretagne, neuf filières (dans la mécanique, le bois, les emballages, le tourisme…) font l’objet d’un accompagnement spécifique pour la relocalisation des achats. Plusieurs entreprises ont aussi signé la charte "Je (re) localise mes achats en Bretagne", s’engageant dans un parcours de deux ans pour analyser, relocaliser et valoriser leurs achats. Le mouvement de l’achat local en Bretagne s’amplifie et pourrait devenir un nouveau marqueur fort du territoire.