Le mois dernier, dans nos colonnes, l'actuel président du directoire de Legris Industries Erwan Taton nous expliquait les raisons qui amenèrent le groupe rennais à démanteler son ex-filiale Keyria. Une interview exclusive qui n'a pas laissé indifférent si l'on en croit les commentaires d'anciens salariés publiés sur lejournaldesentreprises.com. L'argumentaire d'Erwan Taton? Une conjoncture sans précédent, aboutissant à une perte de 100M€. Mais aussi une organisation, au moment du rachat, «qui était loin d'être optimale», nous déclarait-il. Des propos qui, à leur lecture, ont généré un «haut-le-coeur» selon l'expression de certains cadres et dirigeants qui ont aujourd'hui quitté Keyria.
«Pas de transmission de savoir»
Philippe Hatton, ancien directeur technique de Ceric (ex-nom de Keyria) licencié économique en février dernier, est l'un d'entre eux. «Ce qui me révolte à la lecture de cette interview c'est que le groupe ne reconnaît aucune dérive», nous confie-t-il. Un ancien cadre qui, pourtant, voyait en 2006 l'arrivée du groupe Legris comme une bonne nouvelle. «Quand l'entreprise a été reprise par Legris Industries, ça a été un immense soulagement. Nous avions un immense respect pour nos patrons mais ils avaient plus de 76 ans et il fallait trouver une solution pérenne pour l'entreprise. La plupart des cadres du groupe étaient donc assez contents de voir arriver un industriel et pas un fonds de pension.Mais ça n'a pas duré longtemps.» Ce que reproche Philippe Hatton à la direction du groupe de l'époque (Erwan Taton a été nommé en 2009)? «L'arrivée de personnes extérieures et la mise à l'écart de tous les cadres. Or, dans notre métier, le savoir est à 80% dans les têtes des collaborateurs. Notre attente était donc de le transmettre aux arrivants. Mais du jour au lendemain, on nous a demandé de faire autre chose. On s'est retrouvé avec cinq directions transversales, et un Comex (comité exécutif, ndlr) dans lequel aucun de ceux qui avaient fait l'entreprise ne participait, à l'exception d'un.» Et de dénoncer également des «dépenses somptuaires», citant pêle-mêle factures de consultants astronomiques, achats de mobilier, séminaires... «Alors qu'on faisait 5ou 7% de marge. On voyait bien que la société qu'elle était avant n'était pas capable de supporter de tels frais», constate Philippe Hatton. Cette nouvelle organisation, imposée par Legris Industries, serait donc à l'origine des maux de Keyria. Jean Merienne, co-fondateur et ancien directeur général de Ceric, en est lui aussi persuadé (lire plus bas). Pour autant, tous les anciens cadres ne semblent pas être de cet avis.
«Toujours facile de critiquer a posteriori»
«C'est toujours facile de critiquer a posteriori: la vérité c'est que le groupe a fait face à une crise extrêmement violente avec tous les signaux au rouge en même temps: des commandes annulées, des refus de paiement des clients, et derrière des coûts...», explique l'un d'entre eux, sous couvert d'anonymat. Et de poursuivre. «Ceric n'a pas été payé pendant la crise sur certains contrats, a engagé des frais pour résoudre des problèmes techniques usuels. Face à des clients ayant eux-mêmes des problèmes de trésorerie qui donc refusaient de payer, est venue se rajouter l'annulation de deux gros contrats en Russie.» Exemple parmi d'autres : la perte de 150M€ de commandes du jour au lendemain. Dans ces conditions, «on peut toujours critiquer la direction en leur reprochant de ne pas avoir anticipé. La vérité, c'est que quand on regarde derrière nous, on ne peut pas demander à une direction d'être plus intelligente que l'ensemble de l'industrie. Personne n'avait vu ce retournement.» Quant à l'organisation, «il y avait des problèmes certainement, mais ils ne se règlent pas en un jour quand vous demandez à des gens de bouger. C'est un ensemble de facteurs qui se sont trouvés démultipliés avec la crise.»
La publication dans nos colonnes, le mois dernier, d'une interview exclusive du patron de Legris Industries, suscite de nombreuses réactions chez les anciens cadres du groupe rennais. Preuve évidente que la blessure Keyria n'est pas encore cicatrisée.