Est-ce les 7 rachats successifs opérés depuis 2018 qui ont fait basculer Lectra, (3 000 salariés, 520 M€ de CA) spécialiste des logiciels et systèmes de découpe automatique de cuir ou textile, dans l’industrie 4.0 ?
Si celui en 2021 de l’américain Gerber Technology (pour 175 M€) l’a fait quasiment doubler de taille, ceux en 2019 de la start-up belge Retviews, spécialiste de l’analyse de données dans la mode ou en 2021 de Textile Genesis et de son logiciel améliorant la traçabilité, ont aussi leur importance.
Les prises de participation en septembre 2024 au capital du singapourien Six Atomic (logiciels basés sur l’IA pour optimiser la conception des vêtements), ou, en octobre, à celui du français AQC (machine learning dédié à la reconnaissance des défauts textiles), montrent, elles, que la logique se poursuit.
Ces opérations illustrent une stratégie de long terme entamée dès 2017. Son but : interconnecter, en combinant 4 piliers que sont l’IA, l’IOT, le cloud et la donnée, l’ensemble de la chaîne de valeur de l’industrie de la mode, aux nombreux acteurs souvent déconnectés les uns des autres, qui représente aujourd’hui la moitié du chiffre d’affaires de l’ETI.
Interconnecter les acteurs de la mode
Profitant d’une journée de lancement sur son site de production girondin de Cestas, rassemblant 800 salariés, elle a lancé la prochaine étape de ce plan : Valia Fashion, un logiciel SaaS dont l’ambition est de connecter et automatiser les différentes étapes de production. Il est la suite logique de son offre "Fashion on Demand", lancée en 2018, qui proposait aux entreprises d’industrialiser la production de petites séries.
Valia vient "massifier la logique de la réponse à la commande", résume Philippe Ribera, vice-président de Lectra chargé de l’innovation. "Il va relier la demande et la capacité à produire, le tout de façon automatisée et à plus grande échelle".
Le marché de la mode est le dernier visé par Valia, lancé deux ans plus tôt dans l’automobile (32 % du CA de Lectra) et l’ameublement (9 % du CA). Il est aussi le plus complexe, à cartographier autant qu’à adresser. Crise du prêt-à-porter physique, changement des habitudes de consommation, lois anti fast-fashion et percée d’une tendance plus durable viennent toutefois la challenger. "La prise de conscience de cette industrie est beaucoup plus longue parce qu’elle n’est pas normée, ajoute Philippe Ribera. Avec cette solution, nous venons automatiser le flux de données issu de la fabrication pour uniformiser les process".
Économie de matière
Visant marques, fabricants et sous-traitants de l’industrie, ce nouveau produit, utilisant le cloud et une technologie de jumeau numérique, vient se connecter à toutes les machines de découpe de Lectra déjà commercialisées. Il promet un "changement de modèle" pour cette industrie confrontée à des problématiques grandissantes de maîtrise des coûts, d’agilité pour suivre les tendances et de normes environnementales de plus en plus exigeantes.
Comment ? En digitalisant les flux de production, de la commande à la coupe, et en intégrant la notion d’impact environnemental dans l’estimation des besoins en matière première (tissu) pour la fabrication. "Nous réduisons ainsi de 2 à 3 % la matière première utilisée, élément représentant entre 10 et 20 % du gaspillage total du processus de fabrication", souligne Daniel Harari, le PDG de l’entreprise cotée en Bourse.
Une transformation offensive
Lectra a investi, en 2023, 62 millions d’euros dans la R & D, soit 12 % de son chiffre d’affaires, une somme "plus importante que celle de nos dix plus importants concurrents réunis", se félicite Daniel Harari.
Née en 1973 en fabricant de machines de découpe, l’entreprise, qui était encore une start-up - avant l’heure - dans les années 90, a depuis définitivement multiplié les tournants stratégiques.
Celui de l’export est foncièrement inscrit dans son ADN. Aujourd’hui, elle en tire 95 % de ses revenus : 34 % en Amérique du Nord, 37 % en Europe et 22 % en Asie.
Le deuxième, plus récent, est encore en cours : c’est celui de la transformation d’un fabricant de machines en une entreprise de logiciels. S’il fallait une preuve de plus : cette branche vise 100 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025 (85 M€ aujourd’hui) et 200 millions d’euros en 2030. Si 70 % de son chiffre d’affaires est déjà constitué de revenus "récurrents", qu’il s’agisse d’abonnements ou de travaux de maintenance, "dans deux ans, nos revenus dans le logiciel, absents avant 2017, seront plus importants que ceux de nos machines", termine Daniel Harari. La route semble toute tracée.