"Le sujet de la sécurisation de l'approvisionnement en métaux critiques est surtout saisi par les grands groupes"
Interview # Industrie # Transition énergétique

David Lolo La Fabrique de l'industrie "Le sujet de la sécurisation de l'approvisionnement en métaux critiques est surtout saisi par les grands groupes"

Si les industriels se sont saisis des enjeux d'approvisionnement en métaux critiques, ces stratégies concernent surtout les grands groupes. David Lolo, économiste et co-auteur de la note "Approvisionnements en métaux critiques. L'industrie au défi des grandes dépendances", explique qu'il est plus compliqué pour les PME et ETI de se lancer dans des diagnostics autour des métaux critiques.

David Lolo, économiste à La Fabrique de l'industrie est le co-auteur d'une étude sur les enjeux d'approvisionnement en métaux critiques dans l'industrie — Photo : DR

Vous êtes co-auteur, avec Jonathan Fellous, d'une note sur les approvisionnements en métaux critiques et les dépendances de l'industrie. Avez-vous observé une accélération de la dépendance aux métaux critiques ces dernières années ou s'agit-il d'un phénomène plus ancien qui devient plus visible ?

L'industrie utilise depuis longtemps les métaux ferreux et les alliages ou encore les métaux non ferreux comme l'aluminium et le cuivre. Les métaux ont pris une place croissante dans les productions industrielles. Mais le sujet de la dépendance est arrivé sur le devant de la scène ces dernières années pour deux raisons.

Premièrement, nous avons des objectifs de décarbonation à horizon 2050 qui vont impliquer une consommation croissante de métaux. Ces métaux sont liés à la production de batteries électriques, avec le lithium et le cobalt, ou encore à la production de moteurs électriques et de cellules photovoltaïques, avec le silicium et le gallium. On tend donc vers une demande mondiale de métaux croissante.

Deuxièmement, nous assistons à la fin du libre-échange, qui est compromis par les puissances minières. C'est le cas avec l'Indonésie sur le nickel ou la République Démocratique du Congo sur le cobalt. Les États souhaitent s'accaparer les richesses et inciter les industries à investir dans leur pays pour créer des emplois.

"C'est ce contexte de besoin accru de métaux et de difficultés d'approvisionnement qui explique cette visibilité de la dépendance aux métaux critiques"

Ce libre-échange entravé s'observe également sur le maillon suivant : la production de métaux raffinés. La Chine domine très largement ce maillon de chaîne sur la quasi-totalité des métaux jugés stratégiques par la Commission Européenne, avec 80 à 100% de part de marché mondiale selon les métaux. La Chine n'hésite pas à mobiliser cette position dominante sur le marché comme levier de négociation vis-à-vis des États-Unis dans le cadre de sa guerre commerciale.

C'est donc ce contexte de besoin accru de métaux et de difficultés d'approvisionnement qui explique cette visibilité de la dépendance aux métaux critiques.

L'étude identifie trois leviers qui permettent aux industriels de sécuriser leur approvisionnement. Lequel s'avère le plus efficace ?

Tout l'enjeu de cette étude a été de défricher et de faire des diagnostics qui sont très nuancés quand on parle de sécurisation des approvisionnements. L'efficacité de ces leviers s'apprécie donc à l'échelle de ces entreprises.

Néanmoins, on observe des efficacités différenciées selon les échéances. À court terme, la contractualisation avec les fournisseurs s'avère efficace avec des contrats sur 5 à 10 ans. La diversification de fournisseurs pour chercher des alternatives par rapport à l'offre existante est aussi un levier efficace à court terme..

"Le recyclage de métaux implique des investissements industriels conséquents qui ne se font pas du jour au lendemain"

À moyen terme, on trouve l'intégration verticale, qui nécessite un arbitrage stratégique de l'entreprise. À long terme, il y a la substitution des métaux critiques. Mais à ce jour, la majorité des métaux stratégiques ne sont pas substituables à iso-performance.

Quelles différences observez vous entre les stratégies des grands groupes et celles des ETI/PME qui n'ont pas les mêmes capacités financières ?

Quand on parle de sécurisation, surtout en matière de métaux, on adresse rapidement les enjeux des donneurs d'ordres qui sont en bout de chaîne. Même si les PME et ETI sont souvent des sous-traitants, également concernés par cette problématique.

La notion de prise de conscience et de capacité à émettre un diagnostic poussé des chaînes de valeur est plus compliquée à l'échelle des PME et ETI. Ensuite, les leviers de sécurisation dont on a parlé impliquent des coûts et de la complexité que les grands groupes maîtrisent davantage. A priori, le sujet de la sécurisation de l'approvisionnement en métaux critiques est surtout saisi par les grands groupes.

Le recyclage des métaux critiques est une des solutions qui peut nous permettre de réduire notre dépendance. Quels sont les obstacles à franchir en priorité pour développer le recyclage ?

Il y a d'abord des verrous industriels. Le recyclage de métaux implique des investissements industriels conséquents qui ne se font pas du jour au lendemain. Il y a aussi une contrainte de compétences. Le recyclage de métaux nécessite des savoir-faire spécifiques en matière de procédés métallurgiques et chimiques pour séparer des matières d'un même produit. Ce sont des compétences très spécifiques à cultiver via la formation.

Sur l'aspect économique, dans l'étude on rappelle que la France est parmi les premiers pays européens exportateurs nets de déchets de métaux non ferreux. Cela nous indique que l'outil national de recyclage est sous-dimensionné par rapport aux matières qui sont recyclables. Et derrière nos frontières, il y a des entreprises qui sont prêtes à payer davantage pour récupérer ces matières, notamment en Turquie.

La Commission européenne a présenté son programme " ReSource EU " avec plusieurs mesures qui doivent permettre de renforcer l'indépendance de l'UE. Quelle est votre analyse sur ces mesures ?

L'Union Européenne s'est effectivement saisie du sujet avec le Critical Raw Materials Act, et le plan ReSourceEU en est le prolongement.

Sur les achats groupés prévus par la centrale d'achats telle que définie dans le programme ReSource EU, ce n'est pas un levier d'action qui est ressorti de notre enquête. Aucune entreprise ne nous a indiqué réaliser des achats à un échelon mutualisé.

"Peu d'entreprises nous ont indiqué faire du stockage stratégique commercial"

Quant au stockage, c'est le même diagnostic. Peu d'entreprises nous ont indiqué faire du stockage stratégique commercial, car cela butte rapidement sur des questions de coûts et alourdit le besoin en fonds de roulement.

Et quand on parle de relocalisation de la production, comme c'est le cas dans ce plan européen, il faut pouvoir accompagner les investissements industriels. Et sur ce sujet, un besoin financier important est remonté des acteurs rencontrés, notamment pour le recyclage.

Sur le renforcement de la coopération entre l'Union européenne et des pays alliés, je vois deux éléments. D'abord, la vocation à faciliter la diversification des fournisseurs. L'UE pourra renforcer la coopération avec d'autres puissances minières de raffinage comme l'Afrique du Sud ou le Brésil. Cela peut avoir un effet indirect positif pour les entreprises. Ensuite, on peut se demander si l'UE ne s'inspirerait pas de la Chine, qui a fortement investi dans les chaînes de valeur mondiales, notamment sur le continent africain. Sur ce point, l'UE opère un effort de rattrapage et reste en concurrence avec la Chine.

France Paris # Industrie # Transition énergétique # Union européenne # Politique économique
Dans le même dossier
La guerre des métaux critiques