Selon une enquête du Journal des Entreprises et de TMO, 73% des dirigeants d'entreprise ne font pas confiance à François Hollande pour redresser le pays. Que pourriez-vous avancer comme arguments pour tempérer cet avis?
François Hollande fait naître une espérance car d'emblée, il a promis de renégocier une stratégie européenne qui, telle qu'elle a été déroulée jusqu'à maintenant, est néfaste pour toutes les PME des pays membres de l'Union. Ce sont elles qui subissent de plein fouet les programmes d'austérité qui visent à réduire les déficits. En Italie, les suicides d'entrepreneurs se multiplient! Jamais depuis les années 30, le chômage des jeunes n'a atteint des chiffres aussi exorbitants dans certains pays: 52% en Espagne, 34% en Italie! Le seul moyen d'améliorer le sort des PME, c'est la croissance: en augmentant les impôts, en baissant les dépenses publiques, qui constituent une partie des revenus des entreprises privées, on va dans le mauvais sens. Il faut faire le contraire: repartir sur une hausse des dépenses publiques d'investissement.
Mais où trouver les financements?
Il faut faire feu de tout bois. Il faut créer ces euro-obligations mutualisées. C'est aussi le moment de faire intervenir massivement la Banque européenne d'investissement en augmentant son capital afin de renforcer sa capacité d'intervention. Il faut enfin permettre à la Banque centrale européenne d'intervenir directement sur les émissions publiques, plutôt que de procéder comme aujourd'hui, où elle prête aux banques privées dans l'espoir que celles-ci achètent de l'emprunt public, ce qu'elles ne font que partiellement. Même si cela a permis d'éviter une grosse catastrophe, on pourrait faire mieux: permettre à la BCE d'acheter directement des titres soulagerait considérablement le bilan des banques privées, qui pourraient alors recommencer à prêter au secteur privé, et notamment aux PME.
Pour vous, les États et l'Europe doivent-ils avoir un rôle planificateur dans la nature des investissements?
Ils ne doivent pas en être le seul moteur, mais ne faisons pas l'erreur de penser que l'État ne doit intervenir d'aucune façon: on sait que les retombées des politiques de recherches publiques sont considérables. Internet vient d'une recherche publique menée aux États-Unis. Il faut aussi se souvenir d'Airbus, du TGV et de tout ce qui peut amener les grandes dépenses d'infrastructure. Durant les trente glorieuses, la moitié des gains de productivité enregistrés ont été expliqués par les investissements dans les infrastructures de transport. Je le répète: les dépenses publiques alimentent le chiffre d'affaires du privé.
Ce plan de croissance nécessite cependant de faire bouger les lignes avec l'Allemagne, ce qui n'est pas gagné...
Le thème de la croissance prend en ce moment le dessus sur celui de l'austérité. L'OCDE et le FMI parlent désormais ouvertement de l'opportunité offerte par les euro-obligations! Le retour à une stratégie de croissance est également poussé par les États-Unis et d'autres pays extérieurs au continent. L'euro est la seconde zone économique du monde, il serait catastrophique pour ces pays que l'Europe continue dans la voie de l'austérité. La négociation à la table européenne sera peut-être rude, mais elle doit absolument être productive et ne doit pas conduire à un compromis bancal. L'enjeu dépasse largement le cadre économique...
Pour vous, il prendrait une tournure politique?
En créant les euro-obligations, en donnant à la Banque centrale européenne une capacité d'intervention directe, en insufflant à la Banque d'investissement européenne une vraie politique de croissance, on fera comprendre qu'une réaction fédérale aura permis à l'Europe de sortir de l'ornière. De ce succès économique peut naître un nouvel élan politique. Il faut comprendre que l'intérêt général européen n'est aujourd'hui plus véritablement défendu en raison de la constitution instable que s'est donnée l'Europe. Si la création d'une monnaie unique a été un acte politique, on a malheureusement créé une monnaie sans souverain puisqu'il n'y a pas eu d'autorité politique créée en parallèle de la Banque centrale européenne. Les États-nations ne sont plus protégés par leur banque centrale et la Banque centrale européenne se voit interdire par traité de les protéger. Voilà pourquoi la spéculation s'est déchaînée sur ce qui reste de souverain en Europe: les dettes. Nous avons vu ce que cela donne...
Dans une telle perspective, est-il raisonnable d'envisager une sortie de la Grèce de l'euro?
Certains en parlent plus librement: mais il est stupide de penser que la Grèce peut sortir de l'euro. Si cela se produit, la spéculation s'acharnera de nouveau sur les pays les plus fragiles comme le Portugal, l'Espagne ou l'Italie. Et on aura créé le précédent qui contribuera à faire sortir ses pays un par un de la zone euro dans un climat de catastrophe permanent. Ce qui est en jeu ici, c'est de savoir si la construction européenne est irréversible: si on fait un premier pas en arrière, la crédibilité du concept européen sera atteinte de plein fouet. Si on fait ce premier pas, pourquoi n'en ferions-nous pas un second? Et ainsi de suite!
Revenons à la France et au thème de la réindustralisation, qui a beaucoup été abordé durant la présidentielle. Est-ce un voeu pieu?
Il faut bien s'entendre sur ce qu'est la réindustrialisation: il ne s'agit pas d'essayer de concurrencer les pays émergents sur les biens industriels à bas coût. Il faut investir dans la production à haute valeur ajoutée, réindustrialiser par le haut. Là, la réindustrialisation est légitime. Mais attention: il ne s'agit pas de couper brutalement les branches d'industries quasi disparues ou en voie de disparition. L'État doit jouer un rôle de protection de la population et ménager des transitions. La France a su le faire dans la sidérurgie. Il ne faut jamais faire table rase de compétences, de salariés et d'entrepreneurs. Dans ces cas-là, il faut penser à des stratégies de montée en gamme.
Propos recueillis par Sébastien Payonne
Économiste influent dans les sphères du pouvoir, Jean-Paul Fitoussi a fait son choix: à l'austérité, il préfère une stratégie de croissance pour relancer l'Europe. Aussi bien sur le plan économique que politique.