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Jean-Philippe Daull, président du Medef Normandie : "Il faut arrêter de taxer les entreprises en permanence"
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Jean-Philippe Daull président du Medef Normandie "Il faut arrêter de taxer les entreprises en permanence"

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S‘il s’inquiète de la situation économique régionale, Jean-Philippe Daull, président du Medef Normandie et PDG du groupe de propreté Candor (2 500 salariés) estime que les pouvoirs publics doivent davantage prendre en compte les réalités des entreprises. Il se félicite que le conseil régional de Normandie refuse de mettre en place le versement mobilité régionale.

"Nous sommes toujours avec le problème d’un pays en surcharge pondérale gigantesque face aux normes, aux contrôles, aux charges administratives de tous ordres !", s’inquiète Jean-Philippe Daull — Photo : DR

Comment se portent les entreprises en Normandie ?

On sait que la conjoncture régionale n’est pas bonne. Nous avons un taux de dépôts de bilan et de faillites d’entreprises qui est reparti à la hausse. Sur le premier trimestre, on compte 38 % de PSE supplémentaires par rapport à 2024, avec des chiffres équivalents en Normandie comme au niveau national. De nombreux secteurs comme l’immobilier, le transport, le bâtiment, ou encore les organismes de formation sont très impactés. Les organismes de formation sont notamment touchés par la baisse des aides de l’État et par la trop grande concurrence qui s’exerce dans un secteur où les structures ont poussé comme des champignons. Le secteur de l’industrie souffre également mais de manière disparate, et ceux qui ont su diversifier leur activité s’en sortent mieux.

La Normandie fait partie des Régions qui n’ont pas adopté la nouvelle taxe Versement mobilité régionale (VMR). Vous y voyez une décision responsable ?

Oui, et le président Morin m’a confirmé ne pas vouloir revenir sur sa décision, et cela même si le budget du conseil régional de Normandie est compliqué à boucler. Il y a là une prise de conscience et la compréhension réelle des enjeux économiques et de l’attractivité d’un territoire. Les Régions qui n’adoptent pas cette taxe rendue possible par la dernière Loi de finances font résolument le choix des entreprises et de l’emploi plutôt que celui de la facilité fiscale. C’est une victoire remportée par le Medef et les Medef locaux dont les régions font ce même choix. Mais est-ce provisoire ou définitif ?

"Le Versement mobilité régionale serait insupportable pour les entreprises"

Pour l’instant, le Versement mobilité régionale n’a pas encore été mis en place. Ce qui est sûr, c’est que ce nouveau prélèvement, qui pourrait atteindre plus de 500 millions d’euros par an, serait insupportable pour les entreprises.

Il viendrait s’ajouter au Versement Mobilité déjà prélevé sur les entreprises, et dont la hausse constante pèse lourdement sur leur compétitivité. Les employeurs privés ont ainsi payé en 2023 plus de 9,3 milliards d’euros de Versement Mobilité, soit une augmentation de plus de 8 % par rapport à 2022. Avec ces chiffres, ils sont déjà les premiers contributeurs au financement des autorités organisatrices de transports. Le Versement Mobilité, assis sur la masse salariale, renchérit donc le coût du travail au détriment des salaires nets perçus par les salariés. Il faut aussi avoir à l’esprit que les transports sont très majoritairement utilisés pour d’autres raisons que les déplacements domicile – travail. Les entreprises payent donc pour un service qu’elles utilisent peu.

Comment percevez-vous les résultats d’un événement comme Choose France pour l’économie régionale ?

C’est le genre d’initiative toujours positive car cela permet de dynamiser l’économie. Au niveau local, nous avons de beaux projets et de belles annonces avec l’investissement de presque 100 millions d’euros du chocolatier Ferrero, l’annonce par le plasturgiste belge Futerro du renforcement de son projet d’implantation d’une bioraffinerie sur la zone industrielle de Port-Jérôme, près du Havre, ou encore dans le domaine de la santé l’américain Kenvue qui va étendre ses lignes de production à Val-de-Reuil.

"Si Choose France redonne du baume au cœur, l’événement ne vient pas contrebalancer tout le reste"

Cependant, il reste des questionnements. Car si Choose France génère de belles annonces d’investissements et nous permet de constater que la France reste le premier pays européen en matière d’investissements étrangers, les problèmes français en termes de coût du travail et de compétitivité restent très importants. Et derrière cette réalité, il y en a une autre pour les chefs d’entreprise, celle des difficultés liées à l’incertitude politique du pays. Les chefs d’entreprise sont des Français comme les autres, si la période n’est pas propice aux dépenses, ils attendent. Du coup, la situation politique fige les choses et génère une conjoncture économique mauvaise avec de fortes tensions de trésorerie. Si Choose France redonne du baume au cœur, l’événement ne vient pas contrebalancer tout le reste.

Parmi les difficultés rencontrées par les entreprises, il y a aussi les contraintes administratives…

Nous sommes toujours avec le problème d’un pays en surcharge pondérale gigantesque face aux normes, aux contrôles, aux charges administratives de tous ordres ! Ce sont des choses ressenties comme des boulets qu’on nous met aux pieds en permanence. Alors, quand la conjoncture économique est favorable on arrive à "faire avec", tout en ayant bien conscience d’être pénalisés par rapport à nos concurrents étrangers. Quand elle est défavorable comme depuis la dissolution, toutes ces contraintes administratives accentuent encore les difficultés des entrepreneurs et pèsent très lourd sur leur moral.

Certaines contraintes viennent de l’Europe avec par exemple la directive CSRD, relative à la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises, qui imposent aux entreprises un nouveau niveau de reporting. Et puis il y a des difficultés franco-françaises, comme la hausse très importante des arrêts maladies qu’il faut pouvoir gérer et sur laquelle nous n’avons aucun contrôle. Et il ne faut pas mettre cela sur le dos des pratiques managériales. Bien au contraire, les Français, et donc les Normands ont à plus de 80 % une opinion positive de leur entreprise et de la manière dont elle est dirigée. C’est juste un système qui est hors de contrôle et qui a un impact très important sur le fonctionnement de nos entreprises.

Comment faciliter la vie des entreprises ?

Ce que nous préconisons au Medef, c’est que l’État arrive à faire des économies. Et pour cela il faut du courage, même si c’est compliqué dans la conjoncture actuelle. Le pays a un besoin vital de faire des économies, car nous sommes tout de même à une prévision de déficit à 6 % ! Quand on pense qu’aujourd’hui l’Espagne et le Portugal, hier mauvais élèves de l’Europe, sont à 3 % de déficit il y a de quoi avoir honte. En fait à présent, nous sommes les derniers de la classe Europe. Les 40 milliards d’économies demandées par le Premier ministre il faut aller les chercher sur les dépenses publiques qui culminent à hauteur de 1 700 milliards d’euros par an. Une véritable aberration !

"La gestion de l’argent par l’État ne tient pas compte des réalités économiques"

Nous avons calculé qu’en 2024 la hausse des frais de personnel de l’État a culminé à hauteur de 7 milliards d’euros, soit plus de 6 % de hausse. Et, dans le même temps, les hausses de salaires ont été en moyenne de 2,5 % dans les entreprises privées. C’est un chiffre intéressant qui montre le gap en matière de gestion entre l’État et les entreprises. On voit que la gestion de l’argent par l’État ne tient pas compte des réalités économiques, et alors même que l’on sait ne plus avoir les moyens de nos dépenses. J’y vois un vrai signe d’inconséquence et de déconnexion de nos dirigeants en matière de gestion des finances publiques. Alors attention, trop de taxes sur les entreprises, c’est l’assurance de tuer la poule aux œufs d’or. Il faut arrêter de les taxer en permanence.

Normandie # Syndicats patronaux # Politique économique # Conjoncture