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"J'ai repris une entreprise que j'avais cédée deux ans plus tôt"
Interview Loire # BTP # Reprise

"J'ai repris une entreprise que j'avais cédée deux ans plus tôt"

À 59 ans, Jean-Marc Boudon a repris il y a six mois la Compagnie française des façades (CFF) implantée à Sorbiers, dans la Loire. Il avait fondé cette entreprise il y a 20 ans et s'en était retiré en 2013.

Le Journal des Entreprises : Le 1er juin dernier, vous avez déposé une offre, au tribunal de commerce de Saint-Étienne, pour la reprise de CFF, la Compagnie française des façades. Cette entreprise que vous aviez créée il y a 20 ans mais dont vous vous étiez retiré en 2013… C’est paradoxal, non ?

Jean-Marc Boudon : « Je m’étais effectivement retiré complètement de l’opérationnel et j’avais cédé en 2013 la majorité du capital à trois de mes collaborateurs (Johnny Raimondi, Manuel Pinto et Patrick Pineau). Je n’avais conservé que 25 % des parts. Je souhaitais me consacrer à des projets personnels et ne garder que mon activité dans l’immobilier (investissements). Mais CFF a déposé le bilan en 2015. J’ai longuement réfléchi après avoir été sollicité et j’ai choisi finalement de mettre en stand-by mes projets personnels. J’ai donc décidé de faire une offre, avec un financement de Bpi et de la Société Générale (montant non communiqué NDLR). »

Pourquoi ? Quelles étaient vos motivations ?

J-M.B. : « Cette entreprise est mon bébé ! Je ne pouvais pas me désintéresser de son sort… Et puis, j’étais à l’origine de cette transmission. C’est moi qui avais amené mes collaborateurs à reprendre les rênes, j’étais solidaire de leur désarroi. Je dois bien reconnaître aussi que je me sentais un peu coupable. Je n’étais pas étranger au virage désastreux qu’avait pris l’entreprise. Je n’avais pas été suffisamment visionnaire, je me sentais le devoir de revenir. »

Vous parlez d’un virage désastreux… De quoi s’agit-il ?

J-M.B. : « Nous avons eu la très mauvaise idée de travailler avec les majors de la construction. Autrefois, ces grandes entreprises ne s’intéressaient qu’aux très gros chantiers. Depuis quelques années, ils se positionnent aussi sur les petits marchés locaux. Nous avions le choix entre travailler pour eux ou rester à l’écart mais avec le risque de passer à côté d’un certain nombre de contrats. Nous avons malheureusement opté pour la deuxième solution. Nous avons eu de belles réussites sur plusieurs chantiers et nous avons été de plus en plus sollicités par ces majors. Au final, à partir de 2010, il y a eu un glissement progressif et CFF a fini par réaliser 90 % de son chiffre d’affaires avec ces grands groupes. »

En quoi cela a-t-il posé problème ?

J-M.B. : « Le chiffre d’affaires a plus que doubler grâce à ces gros marchés, CFF est passée à 10 millions d’euros de CA mais les marges se sont effondrées. Un cercle vicieux s’est enclenché. Les marges se réduisant, il y a eu une course au chiffre d’affaires pour compenser. Mais cela a généré d’autres problèmes en terme de besoin en fonds de roulement notamment. Et puis, ils nous mettaient la pression pour réduire les délais, CFF devait donc mettre plus de monde sur les chantiers, plus d’encadrement… Le coup de grâce a été le mauvais déroulement de deux chantiers avec des majors sur lesquels nous avons perdu 600 000 euros. CFF a déposé le bilan, avec une perte d’un million d’euros. Je me suis rendu compte que ces majors sont des grands groupes sont des machines à broyer. Même si nous avions de très bonnes relations avec eux, dès que nous avons eu un genou à terre, ils nous ont brisés. J’aurais dû savoir maîtriser la part du chiffre d’affaires réalisée avec eux. C’est en cela que je me sens en partie responsable de l’échec qui a conduit au Tribunal de commerce. »

Aujourd’hui, six mois après la reprise, comment se porte l’entreprise ? Quelle est votre stratégie pour remonter la pente ?

J-M.B. : « La stratégie est simple. Nous revenons aux fondamentaux qui avaient fait la réussite de l’entreprise: les clients locaux et les petits marchés. Cette première année de reprise, nous revenons à un chiffre d’affaires de 4,2 millions d’euros avec 20 salariés. C’est le bon calibrage, une taille raisonnable pour maîtriser nos coûts. Les chiffres ne sont pas encore validés mais le résultat net de cette année devrait être de 100 000 euros. L’objectif est, par la suite, de rester à ce chiffre d’affaires mais avec un résultat net de 3 à 5 %. Ce ne serait pas si mal, même si c’est loin des 10 % d’il y a 20 ans. Mais c’était une autre époque… »

Quelle impression quand vous vous êtes assis, pour la première fois, au bureau qui avait été le vôtre pendant plus de 15 ans ?

J-M.B. : « Un sentiment mitigé avec un côté valorisant de sortir du rôle de spectateur dans lequel je m’étais moi-même placé, de sentir que le destin de cette entreprise reposait de nouveau sur mes épaules. Mais en même temps, une forte appréhension car les salariés à qui j’avais cédé et qui avaient amené l’entreprise à la liquidation n’étaient pas plus mauvais que moi. Il leur a simplement manqué une vision stratégique et un management rigoureux. Je les ai d’ailleurs réintégrés à l’équipe. En fait, c’est comme si nous avions effacé cinq années de la vie de l’entreprise et que nous la reprenions là où nous avons commencé à faire les mauvais choix, en 2010. »

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