« L'an passé, suite à une invitation du Medef, j'ai rencontré, à la prison de Nantes, des détenus en fin de peine. Comme d'autres entreprises et centres de formation, Le Carré des Délices, le traiteur de 28 salariés que je dirige avec Jean-François Moinet, bénéficiait pour l'occasion d'un bureau dans le gymnase de la prison. Lors de ce carrefour des métiers, j'ai pu échanger avec une vingtaine de détenus. Mais, pour différentes raisons, on ne recrute personne ce jour-là.
« Va t-il mettre le feu ? »
Un peu plus tard, Pôle Emploi me contacte et me propose de rencontrer une personne d'une trentaine d'années. C'est un détenu en fin de peine. J'ai beaucoup d'appréhension. Sur qui vais-je tomber ? Va t-il mettre le feu à l'entreprise ? Je force le trait, mais j'étais un peu dans cet état d'esprit. Finalement, je rencontre le candidat, qui avait travaillé dans la cuisine centrale de la prison. Le feeling est plutôt bon mais, au niveau de sa motivation, je ne suis pas trop rassuré. Alors, je lui propose un contrat de professionnalisation avec, au préalable, un stage d'un mois, histoire de tester sa motivation. Au niveau financier, on ne bénéficie d'aucun avantage. Vu son âge, on paie 100 % du Smic et 100 % des charges. Au final, ce recrutement nous coûte même plus cher qu'un CDD, vu qu'il passe un quart de son temps en formation.
Absences répétées
Le premier mois, tout se passe très bien. Il s'intègre pas trop mal dans l'équipe de cuisine à qui on n'a d'ailleurs pas dit qu'il sortait de prison. Commencent alors les absences non justifiées. Après trois pannes de scooter et cinq pannes de réveil, on se rend compte qu'il y a un vrai problème. On parle avec lui. À chaque fois, toujours poli, il nous fait de belles promesses. Mais les absences perdurent. À tel point que l'équipe finit par nous dire : « On n'en veut plus ! ». C'est à ce moment qu'on a contacté l'association Permis de Construire, spécialisée dans l'accompagnement de détenus. Ses responsables nous ont dit : « C'est un salarié comme un autre, il faut le sanctionner. En même temps, vous pouvez l'aider à résoudre ses problèmes ». Il faut dire que c'est quelqu'un qui découvre à trente ans le marché du travail, qui n'a pas de voiture, pas d'appartement. Quelqu'un qui ne peut pas parler de son passé et qui dépense beaucoup d'énergie pour le masquer. Alors, on l'a aidé pour gérer son budget, pour lui trouver un logement. On lui a offert les services d'un coach pour qu'il puisse travailler sur ses peurs. On a aussi essayé d'établir une relation d'homme à homme... Tout cela n'a finalement pas changé grand-chose ! Je lui ai mis un sacré paquet d'avertissements, avec à chaque fois une retenue sur salaire, à cause des absences non justifiées. On a fini par dire à l'équipe en cuisine : « Faites comme s'il n'était pas là... ».
Une semaine sans nouvelles
Et puis, durant une semaine entière il n'est pas venu. Aucune nouvelle ! J'étais en train d'écrire sa lettre de mise à pied quand il m'a appelé, s'est excusé et m'a fait son cinéma habituel. J'ai tout de même annulé sa mise à pied et... cela s'est avéré très positif ! Il lui restait un mois et demi de contrat et les absences ont quasiment disparu jusqu'à la fin de son contrat, fin août. Au final, on n'a pas été plus loin avec lui. Mais j'en garde malgré tout le souvenir... d'une très belle aventure ! Elle a été dure par bien des côtés, mais, demain, je pense que je saurai mieux m'y prendre. Vous savez, il y a quelques années, nous avons vécu une très mauvaise expérience avec un apprenti. Ce n'est pas pour ça qu'il faut baisser les bras. Aujourd'hui on accueille toujours des apprentis.
« Foncez ! »
Certes, on n'est pas des éducateurs spécialisés, mais je pense qu'une entreprise qui est capable d'accueillir ce genre de profil acquiert une force intérieure très importante. Alors bien sûr, si la finalité de l'entreprise c'est de gagner de l'argent, ne vous lancez pas là-dedans. Mais si vous estimez comme moi que l'entreprise est une communauté de personnes, que la diversité offre de formidables possibilités d'ouverture, alors foncez ! Si vous vivez une tempête et que vous êtes bien bordés, vous savez que vous pouvez y retourner. Et nous, on peut y retourner ».
Le Carré des Délices
(Les Sorinières) Gérants : Sébastien Payen et Jean-François Moinet 28 salariés 1,9 M€ de CA 02 51 12 38 44