P
ouvez-vous nous rappeler votre parcours ?
On ne va pas trop parler de moi quand même... La réussite de l'entreprise, ce n'est pas le chef ! Je suis diplômé des Arts et Métiers, et Savoyard. Les choses se sont passées naturellement car Poma a toujours donné beaucoup de liberté et d'initiative à l'entrepreneuriat, que ce soit sous Jean-Pierre Cathiard ou Jean Gauthier. J'ai eu la chance de toucher un peu à tout... Ce n'est pas un plan qui s'est déroulé, mais une histoire qui s'est écrite.
Qu'est-ce qui vous a plu le plus chez Poma ?
C'est d'abord les activités issues de la montagne, le fait de travailler dans un milieu que l'on aime et que l'on respecte. C'est aussi l'aspect économique, car s'il n'y avait pas eu les sports d'hiver, la montagne ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui. Pour y vivre, on participe à un vrai projet qui a du sens. La dimension internationale, et le fait de pouvoir aller travailler au Chili, en Chine, en Russie, en Égypte ou en Algérie sont d'une richesse inégalée... Peu de personnes ont la chance de rencontrer autant de gens ! De même que les solutions apportées, qui touchent à la fois au génie civil, génie électrique, génie mécanique, sont toutes complémentaires.
Télésièges, transport urbain et aujourd'hui éoliennes... N'est-il pas difficile parfois de gérer ces grands écarts ?
Ce n'est pas une réelle diversification : ce sont plutôt les clients qui se sont élargis. On parle désormais d'utilisation urbaine de téléphériques... Il y a beaucoup de choses en commun et chaque fois, on y va par petites touches. L'éolien paraît différent mais il y a tellement de choses communes avec notre métier, comme les moteurs, l'électricité, les automatismes, la gestion de projets... Même chose lorsqu'on va proposer nos produits à Alger, au Caire ou à New York : l'adaptation se fait surtout en fonction du client et de son environnement. On est dans une marche raisonnée.
Quels sont les projets les plus emblématiques de la société pour vous ?
Pour moi, qui ait 34 ans de Poma, ce sont les premiers pas, comme la construction d'un télésiège aux Carroz d'Arâche (74) en 1982-1983, qui signifiait pour moi l'entrée dans le concret des chantiers. Un point de départ qui permet de prendre confiance en soi, le début d'une carrière. Ensuite, il y a eu des expériences extraordinaires sur le Mississipi et la chance de découvrir des mondes inconnus comme lorsque l'on se rend en Chine en 1985 à l'ouverture du pays sur le monde occidental, avec des télécabines sur la muraille de Chine. Ce sont aussi des rencontres improbables, avec des jeunes de favelas brésiliennes qui vont à l'école en télécabines et se sociabilisent.
Vous parlez souvent du rôle social de l'entreprise...
Je pense que la place des hommes dans l'entreprise est fondamentale. Si l'on ne partage pas l'objectif de réussir et de remplir sa mission, c'est raté. Les démarches de RSE actuelles font que l'on accorde peut-être plus d'attention à ces questions en entreprise, mais ce n'est pas une question nouvelle dans les organisations qui marchent.
En tant que patron, vous souhaitez avoir un impact sur la société ?
On a l'exemple de la Colombie, où l'on a embauché une personne sur place avant que les appareils soient construits afin de se rapprocher des jeunes et de partager autre chose. On a vraiment un rôle dans l'accompagnement du développement, la fierté de la chose bien faite n'est pas que technique, mais humaine aussi. Nous avons aussi la chance d'avoir un actionnariat d'entrepreneurs et de promoteurs, où la valeur ajoutée est réinvestie dans l'entreprise pour le progrès, pas que pour les dividendes. C'est une chance.
Quel genre de patron pensez-vous être ?
C'est trop dur de parler de soi... Il faut demander aux autres. Je suis heureux quand les autres sont heureux et grandissent.
On parle souvent de l'échec : est-ce un préalable nécessaire ?
Les échecs renforcent toujours, c'est ce qui nous oblige à comprendre pourquoi. Dire qu'il faut prendre des initiatives signifie qu'il y aura forcément des échecs, mais cela ne veut pas dire qu'on est obligé d'être idiot et de le faire trop souvent... C'est une philosophie, il faut savoir en tirer les enseignements. Mais heureusement qu'on fait des erreurs, sinon, on ne grandit pas ! L'apprentissage de la marche est un perpétuel déséquilibre...
Quels sont les coups durs que vous avez affrontés ?
Parfois, cela ne se passe pas comme on veut, on s'est trompé, on prend des décisions trop rapidement ou l'on n'écoute pas. La plus grande tentation est de minimiser les choses. Le plus vertueux, c'est d'être capable d'affronter les faits, de réfléchir et de rebondir. Je préfère ne pas en parler, mais on a forcément vécu des moments de douleurs. Dans ces moments, le plus important est la manière dont on a fait les choses.
Quel type de management souhaitez-vous impulser ?
Poma est une société qui a un mode de fonctionnement peu courant, avec un directoire : cela comporte des avantages, mais il faut aussi être capable d'écouter et de donner du sens. Les managers d'aujourd'hui ont besoin de savoir où l'on veut aller, de connaître les valeurs de l'entreprise. Le management que l'on veut impulser n'est pas uniquement participatif, mais comprend aussi des notions de responsabilité, avec un grand R : c'est le fait de s'engager jusqu'au bout des choses.
Vous parlez souvent de solu
tions...
Lors du début de ma carrière, j'ai eu la chance d'avoir un chef qui me disait : quel est ton problème, on va voir quelle est la solution. Ainsi, on n'a plus peur... Le recul, c'est de comprendre que les gens ne feront pas forcément les choses de la même manière que vous. Il est donc plus important de parler des objectifs que de la manière d'y aller, afin de ne pas porter les réussites et les difficultés seul.
Cela vous rappelle des choses à titre personnel lors de votre ascension ?
On m'a donné à moi aussi cette ouverture. Il n'y a jamais eu de portes fermées, et j'ai envie que cela existe pour les autres.
Quel a été le point de bascule de votre carrière ?
L'un des moments importants a été en 2010, lorsque j'ai accédé au directoire : je suis parti me former à l'EM Lyon pour suivre une formation CPA sur la démarche stratégique où j'ai rencontré plusieurs chefs d'entreprise. Car c'est bien d'avoir des responsabilités, mais il faut avoir les moyens de les assumer. Ce sont des moments que l'on peut subir, ou dans lesquels on peut devenir acteur de sa vie.
Comment parvenez-vous à échapper à la pression ?
Certaines personnes sont à 200 % et ne prennent pas forcément de recul. À titre personnel, les relations avec ma famille et mes amis sont fondamentales pour moi. J'ai une grande famille, avec 6 enfants, et c'est un moteur essentiel. Étant plutôt un homme de la terre, je suis très axé sur le bricolage et le manuel, ce qui me permet de me ressourcer. Il faut pouvoir trouver quelle est sa force motrice.
Songez-vous à ce qu'un jour, vos enfants reprennent l'entreprise ?
Joker... Je suis moi-même salarié de l'entreprise, ce n'est pas moi qui décide...
Aimeriez-vous qu'ils travaillent dans une entreprise familiale comme Poma ?
Je pense que Poma était pour moi une expérience extraordinaire, qui est loin d'être finie, mais il y a des tas d'endroits et d'entreprises où l'on peut vivre des expériences extraordinaires. Ce qui m'importe, c'est que mes enfants puissent vivre cela. Et travailler avec ses parents n'est pas toujours une expérience facile...
Propos recueillis par Marie Lyan
La PME iséroise Poma est devenue un leader mondial du téléphérique grâce à son fondateur, Jean Pomagalski. Arrivé en 1981, après un bref passage à la société d'exploitation des remontées mécaniques de Val Thorens, le président du directoire, Jean Souchal, a gravi tous les échelons de l'entreprise, en passant d'ingénieur d'études à chef de chantiers à l'export, avant de rejoindre la direction technique puis la présidence du directoire.