Pierre Weill, vous êtes à la fois ingénieur agronome, chercheur et ancien chef d’entreprise. Et avant tout engagé en faveur d’une alimentation de qualité en tant que cofondateur de l’association bretonne Bleu-Blanc-Cœur. Pouvez-vous nous parler de votre nouveau livre "Une seule santé : enquête sur les sols où nos maladies prennent racine", paru aux éditions Actes Sud ?
Ce livre revient sur mon parcours et les rencontres qui m’ont permis de faire le lien entre la qualité des sols agricoles et la santé humaine. J’y explique comment, au fil des études cliniques, j’ai démontré que la santé humaine et l’alimentation animale sont intimement liées. J’ai voulu rendre ces réflexions accessibles.
Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à l’alimentation et à la santé ?
Depuis plus de 40 ans, l’alimentation a été au cœur de ma réflexion. J’ai toujours cru que la bonne santé de la terre favorisait la bonne santé des humains. C’est une intuition qui m’a guidé tout au long de ma carrière et qui m’a poussé à explorer les liens entre l’agronomie et la santé humaine.
Vous avez d’abord cofondé en Bretagne Valorex, entreprise pour la nutrition animale. Comment cela a-t-il démarré ?
Tout a commencé dans les années 90. J’étais stupéfait par les quantités de soja importées du Brésil et des États-Unis. En 1992, j’ai créé Valorex (siège social à Combourtillé, en Ille-et-Vilaine, 118 salariés) avec cinq autres personnes. Nous avons commencé par du conseil technique dans les élevages, puis nous avons produit des graines de lin, de luzerne, de féverole pour nourrir le sol et les animaux. C’était à contre-courant des monocultures de l’époque, mais nous étions convaincus que c’était la bonne voie.
Et vous avez réussi à confirmer vos intuitions ?
Notre première étude clinique en 1994 avec l’INRA a été extraordinaire. En quelques semaines, le sang des personnes testées avait changé de composition, passant d’un "régime breton" à un "régime crétois". Un groupe mangeait des produits standards, les autres des produits venus d’animaux nourris au lin. Personne ne s’attendait à de tels résultats, et cela a vraiment validé notre approche.
"Nous visons à améliorer la qualité nutritionnelle et environnementale de notre alimentation en diversifiant l’alimentation des animaux."
C’est ainsi qu’a été créé le label Bleu-Blanc-Cœur. Basé à Rennes, il certifie des animaux nourris aux Oméga 3. Comment cela a-t-il démarré ?
Il a fallu mettre tout le monde autour de la table : paysans, industriels agroalimentaires, distributeurs, restaurateurs et consommateurs. Certaines inter-professions étaient sceptiques au départ, mais de nombreux acteurs croyaient à la démarche. Aujourd’hui, Bleu-Blanc-Cœur est une SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) qui rassemble 7 000 éleveurs et agriculteurs. Nous visons à améliorer la qualité nutritionnelle et environnementale de notre alimentation en diversifiant l’alimentation des animaux avec des fourrages et des graines riches en Oméga 3.
Quels sont les principaux résultats des études cliniques menées par Bleu-Blanc-Cœur ?
Six études cliniques plus tard, les résultats confirment l’impact d’une meilleure alimentation animale sur la santé humaine. Nous sommes passés d’hypothèses de recherche à un consensus scientifique. La dernière en date, publiée en mars, montre l’impact de l’alimentation sur la qualité du lait maternel et du microbiote du bébé. Au fil des études, nous avons pu démontrer que nos hypothèses étaient justes.
Comment avez-vous trouvé un modèle économique viable pour ces démarches ?
La clé de la réussite de ces démarches vertueuses passe par l’économie. Il faut que tout le monde s’y retrouve : les éleveurs, les industriels, les consommateurs. Par exemple, les éleveurs qui participent à la démarche Bleu-Blanc-Cœur voient leur lait mieux rémunéré et les consommateurs paient seulement 5 % de plus. Cependant, dans la période actuelle, il est plus compliqué de convaincre les consommateurs de payer plus cher pour des produits labellisés, surtout avec l’explosion du prix des matières premières standard.
Quels sont les défis actuels pour les démarches comme Bleu-Blanc-Cœur ?
Les démarches qui demandent des investissements sur le long terme requièrent souvent une implication accrue des éleveurs. Les distributeurs doivent s’organiser pour mettre en place une filière séparée où les produits labellisés ne se retrouvent pas mélangés avec les produits standards. C’est essentiel pour garantir la qualité et la traçabilité des produits.
L'autre défi, c'est la flambée des prix des denrées alimentaires. Le prix du lait, des œufs, est très élevé. Pourquoi un agriculteur va-t-il s'enquiquiner à respecter un cahier des charges très contraignant alors qu'il sera payé autant sans rien faire de particulier (même chose pour le bio).
"La guerre en Ukraine a montré qu’il est essentiel de produire sur place pour ne pas être dépendants des importations."
Ces démarches de production locale offrent également des pistes en termes de souveraineté alimentaire. Pensez-vous que cela a un impact ?
La guerre en Ukraine a montré qu’il est essentiel de produire sur place pour ne pas être dépendants des importations. Produire localement avec des perspectives durables est crucial. C’est un mantra qui m’a guidé tout au long de ma carrière et qui fédère aujourd’hui des milliers d’acteurs économiques et de la société civile. La culture des céréales pour nos animaux revêt un impact important en termes de souveraineté alimentaire.
Vous êtes aujourd’hui à la retraite, mais toujours très actif. Pouvez-vous nous parler de votre engagement avec la chaire "Aliments et bien manger" de l’Université de Rennes ?
J’ai abandonné nombre de mes mandats pour me consacrer à cette chaire universitaire. Le nouveau programme 2024-2028, en partenariat avec Bleu-Blanc-Cœur, Lactalis, Le Gouessant, Institut Olga Triballat, Sodiaal et Terrena, mêle sciences de l’environnement, de la santé et de la nutrition aux sciences humaines et sociales. Il s’avère que l’alimentation est bien plus complexe que la nutrition. Il est essentiel de prendre en compte les aspects scientifiques et sociologiques pour comprendre comment améliorer notre santé.
Les industriels de l'agroalimentaire français, et bretons a fortiori, pourraient-ils aller plus loin dans la qualité de l'alimentation ?
Il faut les sensibiliser à utiliser des matières premières de qualité pour la fabrication de leurs produits. Les recherches de la chaire universitaire ont pour but de mettre en lumière ces aspects de l'alimentation. Qu'est ce qui va faire qu'on va consommer cet aliment plutôt qu'un autre ? Mais on ne consomme pas seulement un produit parce qu'il est bon pour la santé. Il y a tout un système de valeurs (tradition, culture, publicité, plaisir gustatif, budget...) qui entre en compte dans un acte d'achat.
Quels rôles peuvent jouer distributeurs et consommateurs ?
Bleu-Blanc-Coeur est partenaire depuis le début avec les magasins Super U, qui commercialisent et offrent des débouchés à la filière. Les consommateurs et les distributeurs jouent un rôle différent mais sont tous autour de la table. Le consommateur a un rôle de prescripteur et les distributeurs ont un intérêt économique à vendre des produits qualitatifs, qui complètent leur offre de base.