À quelle maxime accordez-vous le plus de sens : « Mieux vaut être seul que mal accompagné », ou « l'union fait la force ». Plusieurs entrepreneurs girondins qui privilégient la seconde option ont récemment choisi d'unir leurs moyens au sein d'une structure commune. Quel que soit leur secteur d'activité (aéronautique, BTP, nettoyage, métallurgie...) et la forme juridique qu'ils ont retenue (groupement, coopérative, cluster, SAS à capital partagée...), ils ont repris à leur compte la formule « chassez en meute » qui donne souvent lieu à de belles paroles mais rarement à des actes.
Répondre à des marchés conséquents
Le premier intérêt de s'allier avec des partenaires est de gagner en visibilité et de pouvoir répondre à des marchés plus conséquents. Une logique de gain de taille imposée par certains donneurs d'ordre, dans l'aéronautique par exemple. C'est ainsi que le bureau d'études Ingeliance (32 M€ de chiffre d'affaires) a créé avec cinq entreprises normandes la SAS Nadtek. « Nous nous connaissions grâce au cluster Normandie AeroEspace et nous avons voulu regrouper nos savoir-faire pour proposer à nos clients un interlocuteur unique capable de réaliser de la R & D, de l'ingénierie et de la fabrication, explique François Ribour, DG adjoint. Nous voulions créer une association mais nous en avons été dissuadés par nos donneurs d'ordre qui nous ont conseillé de monter une SAS ». Nadtek, qui pèse 170 millions d'euros, est donc né en juin 2015, avec un capital réparti à égalité entre ses six fondateurs. « Nous proposons désormais une couverture internationale et différents métiers », se réjouit François Ribour.
Un cluster pour porter un groupement mécatronique
Dans le Sud-Gironde, c'est également un cluster qui permet l'émergence d'une offre commune. Six entreprises de mécatronique (Sotocast, RD Production, SUS, Sopexi, A3C et Enersafe), qui pèsent 20 millions d'euros au total, mettent actuellement sur pied le cluster SG Meca qui propose les compétences de tous ses membres. « Au lieu que chacun effectue son métier dans son coin, nous devenons assemblier intégrateur et force de proposition technologique pour nos clients, déclare Jean-Luc Lanoelle, P-dg de Sotocast et président du cluster. Nous avons ciblé 50 prospects : Airbus, Dassault, Alstom, Couach, CNB... Dans des métiers industriels comme les nôtres, face à l'émergence des pays low cost, il faut être inventif pour s'en sortir. Voler en escadrille permet d'accéder à des marchés plus importants ». Cette remarque, Jean Talla, Dg adjoint de la CCI, l'entend régulièrement lorsqu'il accompagne des entrepreneurs souhaitant unir leurs forces. « Généralement, c'est quand ils se rendent compte de leur faiblesse que les patrons décident de trouver des partenaires. Mais une envie ne fait pas un projet. Il faut trouver les associés, définir une stratégie, organiser le leadership et le partage des gains... » Une aide extérieure est donc indispensable pour mener à bien la constitution d'un groupement, d'une coopérative ou d'un cluster. La CCI, la Chambre de métiers et de l'artisanat, l'UIMM ou les fédérations professionnelles peuvent apporter leur soutien. Voire même trouver des partenaires. C'est ainsi que la CCI de Bordeaux, à la demande de La Poste, a constitué un groupement d'entreprises susceptible de répondre à un gros contrat sur le nettoyage. « La Poste voulait privilégier l'activité locale et a organisé avec la CCI et la Fédération des Entreprises de Propreté du Centre et du Sud-Ouest une réunion de PME de nettoyage, se souvient Jean-Marc Epplin, gérant de Solinet (5 millions d'euros de CA). Avec trois confrères que je connaissais déjà (Dumas Propreté, ACL Propreté et Espace Nettoyage, ndlr), nous avons constitué un groupement momentané d'entreprises et remporté un joli contrat : l'entretien de 286 bureaux de Poste pour un million d'euros par an, pendant 3 ans ».
Tabou français
Pour que l'idylle perdure, mieux vaut avoir bétonné les règles de ce que chacun apporte dès le début, et se faire entièrement confiance. « Nous sommes mariés et tous responsables de notre avenir commun », résume Patrice Cazimajou, un maçon de Saint-Savin à l'origine de la création de la Coopérative du bâtiment de l'Estuaire, qui réunit sept entreprises de construction. C'est parce que le lien de confiance était brisé que ce sous-traitant aéronautique, qui souhaite garder l'anonymat, a mis fin au groupement qui l'unissait à deux confrères. « Mon interlocuteur était sans doute sincère mais il était dilué au capital de son entreprise familiale et pas toujours majoritaire chez lui. Finalement, nous avons opté pour une solution moins contraignante avec un accord de partenariat. Et ça marche plutôt bien ! Preuve que l'on peut chasser en meute sans groupement ». Les divorces existent, « mais ils sont rares quand le business est au rendez-vous », analyse Jean Talla. Alors, si la chasse en meute est une panacée, pourquoi est-elle si rare ? Question d'ego du chef d'entreprise, de confidentialité de certaines informations... « C'est fiscalement et juridiquement compliqué, admet Jean-Luc Lanoelle. Mais il est urgent de faire sauter ce tabou français : nous sommes les seuls entrepreneurs au monde à ne pas travailler à plusieurs ».
Si le phénomène reste rare, quelques entreprises locales ont entrepris un rapprochement avec des partenaires, voire des concurrents, pour gagner en taille et accéder à des marchés plus importants. La chasse en meute peut rapporter gros.