En Bretagne, les formations industrielles proposées par l'Éducation nationale sont-elles en passe de disparaître? Il y a quelques semaines de cela, l'UIMM Bretagne, le Medef Bretagne et le GFI se fendaient d'une lettre ouverte adressée au ministre Luc Chatel pour lui faire part de leur inquiétude et d'un certain mécontentement. Objet du courroux: la fermeture d'une dizaine de formations techniques à la rentrée prochaine. Une décision grave de conséquences si l'on en croit Thierry Troesch, président de l'UIMM Bretagne. «Aujourd'hui, on a une équation assez difficile à résoudre. D'un côté, nous avons des besoins en formation industrielle. Sur 65.000 à 70.000 emplois privés en Bretagne, chaque année, nous enregistrons 5.000 départs en retraite. D'un autre côté, nous avons des difficultés à faire venir les jeunes.»
«Mis devant le fait accompli»
L'affaire est donc remontée au ministre, «et même plus haut» si l'on en croit un acteur proche du dossier. Car «ce qu'on ne comprend pas, c'est qu'on a été mis devant le fait accompli et sans sommation», dénonce Thierry Troesch. Un reproche que balaie du revers de la main le rectorat de l'Académie de Rennes. «Tout ceci a été largement discuté avec toutes les instances au préalable. On pourrait polémiquer là-dessus mais ce n'est pas mon souhait», répond Christian Meriaux, délégué académique à la formation professionnelle initiale et continue, au Rectorat. Dans le monde professoral, on souligne que si la voilure est aujourd'hui réduite (lire plus bas), c'est d'abord en raison d'un problème d'effectifs et de manque de candidats. «Les promotions s'amenuisent d'année en année. Si on regarde au niveau du Rectorat, le nombre d'étudiants est passé de 230 à 190 en dix ans», indique Pascal Rongère, professeur au lycée Jean Guéhenno de Fougères (page suivante). Un constat qui ne serait pas limité aux formations de l'Éducation nationale.
Problème d'image
«La formation technicien usinage existe en apprentissage sur Brest au CFAI (sous la responsabilité de l'UIMM, ndlr). Je remarque au passage qu'ils n'ont recruté personne, note Christian Meriaux. On voulait également mettre en place un groupe de formation continue à Saint-Brieuc, et on n'a pas eu de candidats. On est donc face à un problème de recrutement.» Pour quelle raison? Parce que ce sont «des métiers qui n'ont pas une renommée extraordinaire», poursuit le fonctionnaire. Un problème d'image en somme. Ce que reconnaît bien volontiers la métallurgie bretonne. Cette désaffection de la filière «est d'abord liée aux représentations que les prescripteurs (professeurs, familles...) ont de l'industrie, indique Thierry Troesch. Des conditions de travail dures, des métiers mal payés, inintéressants. Tout un tas de préjugés qui décrédibilisent nos métiers alors qu'on a des bonnes rémunérations, une convention collective dont on n'a pas à rougir, des évolutions de carrière qui tiennent la route, des produits porteurs de haute technologie», liste le président. Une mauvaise image également entretenue par les médias selon le patronat. «En Bretagne, on a perdu 5.000 à 6.000 emplois en 2009. C'est autant que dans le bâtiment. Mais dans les médias, on ne parle que des problèmes de l'industrie», relève David Derré, directeur délégué de l'UIMM Bretagne.
Groupe de travail
Depuis la lettre envoyée à Luc Chatel, Rectorat, UIMM et Medef se sont rencontrés à Rennes. C'était le 9avril dernier. Une réunion qui a abouti à la mise en place d'un groupe de travail tripartite. «Il a pour vocation à proposer des actions pour mieux communiquer auprès des professionnels de l'Éducation nationale», confie Thierry Troesch. C'est «multiplier les actions d'information sur la réalité des métiers dans les entreprises, travailler sur l'accueil des jeunes en entreprise. C'est également une réflexion sur les possibilités de stage. C'est enfin réfléchir sur la formation des enseignants de collège pour leur donner une image plus réelle du travail qui est fait en entreprise», liste à son tour le délégué académique Christian Meriaux.
Première réunion fin mai
Pour sa première réunion, le groupe de travail devrait se retrouver d'ici à la fin mai. Une occasion, malgré la mini-crise liée à la ?lettre Chatel ?, d'apporter des solutions concrètes à l'industrie. Et surtout de combler ce satané fossé entre deux mondes qui, malgré plusieurs tentatives de rapprochement, ont toujours du mal à se parler et se comprendre. Il y a quelques années, l'UIMM Bretagne et le Rectorat avaient en effet déjà mis en place un partenariat afin de favoriser les échanges. Ça n'a semble-t-il pas suffi...
À la rentrée prochaine, plusieurs lycées bretons ne proposeront plus certaines formations industrielles. Une vraie menace pour l'industrie bretonne alors qu'elle doit remplacer, chaque année, près de 5.000 départs à la retraite. Face à cette décision, l'UIMM, le Medef et le GFI se sont fendus d'une lettre envoyée au ministre de l'Éducation nationale Luc Chatel. Si à Rennes, du côté du Rectorat, l'initiative n'a pas vraiment été appréciée, elle présente au moins une vertu. Renouer le contact entre deux mondes - l'entreprise et l'éducation - qui ont toujours autant de mal à travailler main dans la main.
Philippe Créhange