Cela saute aux yeux. Les treillis ont envahi les allées de l’UAV Show cette année. Ce rendez-vous devenu incontournable des professionnels du drone est un très bon thermomètre de la filière. Pour sa 8e édition, qui s’est tenue à Bordeaux du 14 au 16 octobre, le contexte international s’est invité. "Jusqu’à présent notre salon était très civil, c’était notre leitmotiv, explique François Baffou directeur général de Bordeaux Technowest et commissaire du salon. Mais on a fait le pari du drone dual (destiné au civil et au militaire, NDLR) face aux évolutions géopolitiques." Résultat : 40 % d’exposants en plus, avec une montée en puissance flagrante du secteur défense, "qui représente cette année 60 % des exposants contre 10 % lors de la dernière édition il y a deux ans". Un des facteurs est le pivotement d’une partie des entreprises.
80 % du chiffre d’affaires issu du militaire les prochaines années pour Aerix
C’est le cas de l’équipementier Aerix Systems, basé à Mérignac (une douzaine de salariés). Il commercialise depuis le 2e trimestre 2025 sa plateforme à propulsion omnidirectionnelle, l’AXS-µ1, que les clients adaptent ensuite (optiques, charges…). Imaginé pour des interventions en milieux complexes (conduits, puits, éoliennes…), "il se positionne aujourd’hui principalement sur le marché de la Défense et de la lutte anti-drone", explique William Ngnato, responsable du développement et de l’innovation. Le produit n’a pas changé, mais le discours si.
Une semaine avant le salon, Aerix a dévoilé une vidéo validant la capacité de leur plateforme à percuter un drone pour le neutraliser.
"En 2026 et dans les deux à trois années à venir, nous projetons de réaliser 80 % de notre chiffre d’affaires dans la Défense, estime le cadre. "La Défense exige une réponse urgente, mais notre solution reste aussi une importante plus-value dans le civil pour l’inspection industrielle (360°) et la lutte anti-drone pour des lieux stratégiques comme les ports et aéroports, où la machine peut intervenir non pas pour percuter mais brouiller et rendre inopérant un autre appareil."
Azur Drones intensifie ses certifications
Autre acteur local, Azur Drones, qui produit à Mérignac (Gironde) un "drone-in-box" — Skeyetech -, un appareil autonome équipé de multiples capteurs et spécialisé dans la surveillance des sites critiques. "Notre première cible était les sites industriels. Des clients de la Défense nous ont démarchés, soucieux de s’équiper d’une solution souveraine pour la surveillance de sites de l’Armée", raconte Marine Le Lievpre, responsable de la communication.
Le secteur représente désormais 30 % de l’activité de l’entreprise. Pour répondre aux exigences des marchés, Azur Drones (soixantaine de collaborateurs) a intensifié ses certifications en termes de cybersécurité.
Icarus Swarms, la société sœur de Dronisos pour la Défense
De son côté, Dronisos insiste pour ne pas mélanger les genres. Le leader mondial des spectacles de drones a créé une société distincte en 2022, Icarus Swarms, qui produit un logiciel 100 % défense. Si Dronisos refuse de pâtir de l’image militaire qui sied peu aux univers des parcs d’attractions qu’elle illumine, Icarus Swarms à l’inverse peut se targuer des prouesses de vols en essaims de sa société sœur.
"Les technologies sont bien distinctes aujourd’hui, insiste Grégory Arbia, responsable commercial. Ici on ne dicte pas aux drones ce qu’ils doivent exécuter. Les essaims (plus de 1 000 appareils possibles) sont autonomes, capables d’analyser et cartographier un terrain nouveau, d’opérer sans communiquer avec la base mais seulement entre drones."
Avant de préciser : "L’intérêt est la discrétion. Nous ne faisons pas des drones d’attaque mais de reconnaissance, capables aussi de leurrer un ennemi, faisant passer un drone pour quatre hélicoptères en approche. C’est la guerre électronique."
Icarus (10 salariés), qui produit à Bègles (Gironde) et Toulouse, a "beaucoup de commandes" des différents corps d’armée, en France, aux États-Unis, en Asie, et "avance sereinement".
Lever des fonds pour rattraper le retard
Prochaine étape : lever des fonds. C’est un point commun entre les acteurs du drone de défense. Une nécessité pour toute la filière. "L’Europe découvre qu’il faut une armée du drone, déplore François Baffou. Nous avons les technologies mais sommes très en retard et pas organisés."
Icarus Swarms vise ainsi 20 millions d’euros en 2026. Aerix Systems, qui a levé 1,6 million d’euros en 2024, en cherche "3,2 millions d’euros en equity d’ici la fin de l’année" pour financer une première unité de production au premier trimestre 2026, avec une capacité de 50 drones par mois. "Nous avons identifié des sites sur la métropole bordelaise", ajoute son dirigeant.
"Nous sommes prêts à ouvrir notre capital"
Azur Drones, aujourd’hui détenu par un seul family office français, est "prêt à ouvrir son capital". "C’est nécessaire pour passer au stade supérieur, massifier la production (aujourd’hui de 5 systèmes par mois), financer la R & D, la commercialisation, etc.", liste Jean-Christophe Drai, le directeur commercial, qui espère un investisseur "a minima européen".
"Que les budgets publics ruissellent jusqu’aux PME et start-up"
Alors que la Commission européenne ambitionne de bâtir un "mur anti-drone" et que les États membres ont validé ce 16 octobre un nouveau programme — Edip — doté d’1,5 milliard d’euros pour consolider l’industrie de la Défense, les entreprises trépignent. "Il y a des budgets mais il faut qu’ils ruissellent jusqu’aux PME et aux start-up pour pouvoir accélérer", clame William Ngnato d’Aerix. Pour de nombreux acteurs, "les grands groupes récoltent l’essentiel des fonds". Seul Naval Group est régulièrement salué pour recourir aux innovations des start-up.
Même son de cloche chez Azur Drones : "On attend des pouvoirs publics davantage de financements. L’Armée française n’a pas les moyens de s’équiper aujourd’hui", estime Marine Le Liepvre, responsable de la communication.