Côtes-d'Armor
Des morues des Terre-Neuvas aux tartinables, Le Grand Léjon se réinvente depuis 1953
Côtes-d'Armor # Agroalimentaire # Stratégie

Des morues des Terre-Neuvas aux tartinables, Le Grand Léjon se réinvente depuis 1953

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L’entreprise Le Grand Léjon a été créée en 1953 pour saler les prises des Terre-Neuvas. L’arrêt de cette pêche a obligé la PME installée à Binic à se réinventer, pour s’adapter à l’évolution des habitudes de consommation et à la montée en puissance de la grande distribution. Aujourd’hui, labellisée Entreprise du patrimoine vivant, elle continue d’innover avec des tartinables et des produits de la mer frais.

Henri Montagnier est à la tête du Grand Léjon depuis 2015 — Photo : Matthieu Leman

Comme beaucoup de sociétés, l’entreprise agroalimentaire de produits de la mer Le Grand Léjon (11,8 M€ de CA en 2023, 43 salariés), basée à Binic (Côtes-d’Armor), a dû se réinventer au cours de son histoire, débutée en 1953.

Cette année-là, Louis Le Gonidec et ses deux frères créent un atelier de salaison du cabillaud et de fumaison du hareng. Un atelier parmi tant d’autres qui, installés autour des ports comme ceux de Binic, Paimpol ou Saint-Malo, attendent les morues rapportées par les Terre-Neuvas, ces marins bretons qui partaient pêcher devant les côtes canadiennes.

Une entreprise du patrimoine vivant

L’épopée bretonne des Terre-Neuvas, commencée au XVIe siècle, s’est officiellement achevée en 1992, avec l’arrêt du chalutier le Victor Pleven, amarré à Saint-Malo. Mais l’agonie de la Grande pêche a été longue et dès les années 1970, les ports ont vu disparaître les ateliers de salaisons et de fumaisons bretons, jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un : celui créé par Louis Le Gonidec. "Nous sommes les derniers à avoir conservé ce savoir-faire de transformation des morues, s’enorgueillit Henri Montagnier, l’actuel directeur général de l’entreprise costarmoricaine. Nous avons d’ailleurs obtenu le label Entreprise du patrimoine vivant en 2023."

Des vents contraires

L’Établissement Le Gonidec, renommé Le Grand Léjon en 1990, du nom du phare qui garde l’entrée de la baie de Saint-Brieuc, a conservé cette activité de salaison, de découpe et de vente de morue (entière, joues, langues, filets). Mais les animaux ne viennent plus des eaux froides de Terre-Neuve. La réserve de poissons y a été "vidée", victime de la surpêche. Désormais, les cabillauds viennent majoritairement de Norvège et d’Islande.

"Mais les volumes n’ont plus rien à voir, reprend le dirigeant, qui a racheté l’entreprise en 2015, avec l’entrepreneur vendéen Philippe Gendreau, son oncle. Cette activité ne représente plus que 100 tonnes sur les près de 1 000 tonnes que nous travaillons." Car, outre le tarissement de sa principale source d’approvisionnement, la PME a dû faire face à deux écueils supplémentaires. Le déclin du nombre de poissonneries artisanales, qui constituaient ses clients principaux et ne représentent plus aujourd’hui que 20 % à 30 % de la distribution de ses produits. Mais aussi la baisse de consommation de la morue, victime de l’évolution de la consommation. "Dessaler un poisson de 24 à 48 h ne correspond plus aux modes de consommation actuels : les gens veulent des produits prêts à l’emploi", note Henri Montagnier.

Plusieurs propriétaires et autant de diversifications

La fin annoncée de la consommation de la morue (cabillaud salé) avait été compensée par la fumaison d’autres poissons, comme le haddock, le hareng (lui aussi en déclin dans les assiettes), le capelan (sorte de petites sardines dont la consommation est limitée géographiquement), le maquereau, le saumon, ainsi que le bouffi et le kipper (deux formes de harengs fumés entiers). Ces poissons fumés représentent encore 40 % de la production du Grand Léjon.

Mais la majorité de l’activité vient désormais des diversifications que les différents propriétaires de la société, passée de main en main entre 1975 et 2015, ont entreprises. Si en 1978, l’actualité de l’entreprise est son déménagement du port de Binic à la zone artisanale de la ville, dans un bâtiment de 300 m² qui sera agrandi plusieurs fois jusqu’aux 2 700 m² actuels, c’est surtout à partir de 1990 que l’entreprise évolue, après son rachat par Bernard Paturel.

La diversification pour rebondir

La PME réalise alors moins de 500 000 euros de chiffre d’affaires et le nouveau propriétaire multiplie par six l’activité en 13 ans, agrandit les locaux et commence la diversification des produits. Il étend la fumaison à de nouvelles espèces, lance les conserves de poissons (soupes, rillettes), les tartinables puis, au début des années 2000, les plats cuisinés de la mer, comme la brandade de morue. En 2003, un nouveau repreneur, Patrick Quenea, poursuit la montée en puissance de la PME qui réalise alors un chiffre d’affaires de 3,3 millions d’euros.

En 2014, il sera de 6,85 millions d’euros avant le rachat par ses propriétaires actuels.

Une politique d’extension des bâtiments et de diversification reprise par Henri Montagnier (qui possède 40 % du capital de la société) et Philippe Gendreau (60 %) lors de leur acquisition, en 2015. Le duo d’entrepreneurs agrandit le site de Binic ainsi que l’unité de stockage construite en 2007 à Plélo (Côtes-d’Armor), pour un investissement total d’1,6 million d’euros.

Limiter les risques

Et continue de lancer de nouveaux produits, pour compenser la baisse des ventes de conserves. "Le marché est dans le frais", souligne le directeur général. En début d’année, la PME a lancé des tartinables de légumes. Un premier pas de côté hors produits de la mer qui n’a pour l’instant pas trouvé un fort écho. "Il faut faire des essais sinon, on est ignorant", concède Henri Montagnier.

Pour limiter les risques, Le Grand Léjon s’appuie sur les autres sociétés de Philippe Gendreau (les conserveries Gendreau et Vif Argent, ainsi que le traiteur Soléane, situés en Vendée). "En octobre, nous avons lancé les Tarti, des recettes au thon, saumon ou surimi fabriquées par Soléane. Nous sommes à l’origine des produits, avons participé à la R & D et en assurons la commercialisation sous notre marque", pointe l’entrepreneur.

L’innovation, principal vecteur de croissance

La distribution est aujourd’hui assurée à 40 % par la GMS (surtout dans l’ouest de la France), et à parts égales entre les poissonneries traditionnelles et les grossistes. Outre la fumaison (40 % de l’activité), les conserves (30 %) et les plats cuisinés (20 %), Le Grand Léjon s’est également diversifié dans les sauces et livre aux industriels des matières premières comme des harengs. De nouveaux terrains de conquête. "L’innovation est notre principal vecteur de croissance, assure l’entrepreneur, qui lance chaque année une dizaine de produits. Avec une telle entreprise, on se doit de perpétuer le savoir-faire, tout en sachant qu’on va vers la baisse de certains produits, voire leur disparition."

Mais on ne coule pas si facilement un phare breton.

L'entreprise Le Grand Léjon a dû se diversifier mais continue la découpe et la fumaison des poissons, pour lesquels elle possède un savoir-faire rare — Photo : DR

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