«Dans le tertiaire comme dans le monde industriel, il est très rare qu'un déménagement ou un réaménagement se résume à une simple duplication de ce qui existait. On a souvent affaire à un aménagement lié à une réorganisation de l'entreprise», explique Jacques Boulet, architecte consultant pour Technologia, cabinet spécialisé en évaluation et en prévention des risques professionnels et de l'environnement, agréé par le ministère du Travail. La tendance à passer lors d'un déménagement ou réaménagement à l'open space en est l'exemple le plus fréquent. «Il y a deux volets dans le plaidoyer pour passer à l'open space: une rentabilité immobilière d'une part et un discours rhétorique sur le travail en équipe, la co-visibilité des projets en cours et la proximité avec le management immédiat. Or l'open space peut être à l'origine d'un mal être, voire de conflits, lorsque sa conception est négligée, car il s'agit bien en même temps d'un nouvel aménagement et de fait une nouvelle organisation du travail ou façon de travailler ensemble. Cette réorganisation liée de l'espace et du travail peut être mal perçue par les salariés en raison du manque de confidentialité, d'intimité et du bruit et des nuisances générés. Surtout quand l'objectif est de mettre un maximum de postes de travail dans un minimum d'espace.»
Rupture entre bâtiment et espace de travail
Un des principaux problèmes dans l'aménagement des espaces et la réorganisation du travail qui en découle, est, selon Jacques Boulet, «la rupture entre l'équipe qui conçoit le bâtiment pour un promoteur et celle qui conçoit l'organisation de l'espace de travail pour une entreprise.» «Qu'il s'agisse d'un produit moyen ou d'un produit plus élaboré, il y a une vraie difficulté pour l'entreprise à trouver chaussure à son pied.» Entrent en scène avec l'entreprise devenue maître d'ouvrage les "implanteurs" ou les space planners qui, estime Jacques Boulet, «sous les contraintes du programme de l'entreprise ne tiennent pas forcément compte du potentiel des bâtiments.» Exemples à l'appui, il raconte comment des concepts «trop ludiques, trop fun ou cool peuvent aboutir à des catastrophes» en terme d'organisation du travail. Tel projet placera un baby-foot ou un espace de détente au milieu d'un espace de travail collectif, tel autre ouvrira les bureaux collectifs sur l'accès aux sanitaires ou sur des points d'affluence comme la reprographie ou les salles de réunions. Même quand l'architecte propose comme l'américain Richard Meier une offre diversifiée et pertinente de plateaux répondant à plusieurs logiques de circulation et d'usage, le résultat n'est pas assuré. Le déménagement peut aussi mettre en lumière ou aviver des problèmes d'organisation préexistants liés à une refonte des services, à une fusion mal digérées. «La conséquence est une désorganisation du travail entraînant des baisses de productivité, du stress, de l'absentéisme. Le problème c'est que nous n'avons que très peu d'études sur l'incidence de l'aménagement sur la rentabilité économique du collectif, argument qui devrait être efficace, les bonnes pratiques d'aménagement et le bon sens y suffisant rarement», regrette Jacques Boulet.
Associer les salariés
Il conseille donc à tout dirigeant caressant l'idée d'un déménagement, d'anticiper très en amont l'ensemble des questions liées de l'aménagement et de la réorganisation du travail... En y associant d'emblée les salariés à travers leurs élus, le CHSCT, le CE, etc., pour alimenter un dialogue constructif et non «opter pour une conduite de projet stupide où on informe le plus tard possible, pour ne pas faire de vague dans une situation de changement nécessairement anxiogène. C'est le plus sûr moyen de déboucher sur des conflits et un mal être dans l'entreprise.» Les cabinets agréés par les pouvoirs publics, mobilisables par les CHSCT au titre du code du Travail, peuvent être utilement sollicités par les directions «mais souvent, nous sommes appelés trop tard, alors que nous avons des retours d'expérience de plus de 40 ans», peste Jacques Boulet. Un constat qui l'a amené à construire un diplôme de formation continue qui ouvrira en septembre au sein de l'université de Marne-la-Vallée sous le titre évocateur: "La conception des lieux de travail".
Dans la chasse à la réduction des coûts, l'optimisation du mètre carré est souvent à l'origine d'une décision de déménagement ou de nouvelle implantation.
Avec à la clé des problèmes de réorganisation qui sont rarement anticipés.