Né en 1909, le fabricant de planchas Eno entame 2026 avec de forts espoirs : "Nous démarrons la commercialisation des planchas sur toute l’Amérique du Nord, grâce à un contrat avec un important distributeur aux États-Unis (dont le nom reste encore confidentiel, NDLR)", explique Laurent Colas, codirigeant de l’entreprise avec Antoine Thomas. L’export pourrait compter pour 50 % du chiffre d’affaires d’ici deux ans, contre 30 % aujourd’hui. "Nous rencontrons un gros succès au Québec francophone, mais la plancha n’est pas connue ailleurs." Il y a une part d’incertitude dans ce pari, mais "on espère convaincre un public en quête d’une cuisine saine, voire végétarienne." Une cible sociétale à l’opposé des pionniers de la plancha, ancrés dans le Sud-Ouest de la France, plutôt portés par la culture rugbystique carnivore…
Labellisé Entreprise du Patrimoine Vivant, Eno équipe jardins et yachts : l’entreprise fabrique des planchas et des appareils de cuisson pour les cuisines extérieures et les bateaux de plaisance, avec la certification Origine France Garantie. Petite fierté : il se présente comme leader mondial pour son activité nautique. À Niort (Deux-Sèvres), cette PME réalise l’émaillage, la découpe, le formage et l’assemblage, à partir de fonte coulée en Alsace.
"Nous, acteurs français, servons de variable d’ajustement."
Cette perspective de croissance américaine apparaît comme le symbole fort de la renaissance d’Eno, qui vient de traverser une tempête quasi fatale. La PME a connu un essor soudain lors du Covid : "Phénomène mondial, les gens confinés ont suréquipé leur maison. Notre chiffre d’affaires est passé de 11 millions d’euros à 17 millions en deux ans." À la fin de la pandémie, les gros clients - les jardineries -, qui avaient passé d’importantes commandes les ont annulées parce que la Chine revenait sur le marché avec ses produits moins chers. "Nous, acteurs français, servons de variable d’ajustement, regrette Laurent Colas. Nous nous sommes retrouvés avec beaucoup de stock." Parallèlement, les banquiers n’ont pas été tendres avec Eno. Les discussions ont été rudes. En 2023, il a fallu passer par une phase de conciliation de six mois, avec un mandataire judiciaire.
La plancha de salut
Le salut est arrivé en janvier 2024, la saison de la plancha a redémarré : Eno a pu vendre massivement, régler ses fournisseurs et réduire son stock. "Nous avons alors demandé la protection d’une procédure de sauvegarde au tribunal de commerce, gelant les dettes pour un an, puis les étalant pendant 10 ans de février 2026 à 2035."
Passée de 125 collaborateurs en 2022 à 55 au cœur de la crise, Eno a repris des couleurs. Il emploie aujourd’hui 80 personnes et compte atteindre 100 rapidement : "Nous embauchons deux à trois personnes par semaine pour nous préparer à cette croissance", expose le dirigeant.
D’Haineaux à Eno
Cet épisode ajoute une péripétie à la longue vie d’Eno, qui a été émaillée d’épreuves. La première — et non des moindres — a été la Première Guerre mondiale. L’entreprise a été créée en 1909 à Revin (Ardennes), par Arthur Haineaux. Dès 1916, la guerre contraint les Ardennais à quitter leur terre natale, pour Niort, zone d’accueil des réfugiés. Le dirigeant y rachète une fonderie, coule des grenades pour soutenir l’effort de guerre, puis reprend sa production d’origine : les cuisinières en fonte. Habilement, il transforme son nom en 1927 pour créer sa marque, Eno.
L’essor des Trente Glorieuses
L’activité de fonderie se poursuit jusqu’en 1967. Ensuite, seule subsiste la spécialité d’émaillage. L’entreprise connaît la prospérité avec ses deux produits phares de l’époque : les réchauds et gazinières de petit format, destinés aux lieux de vacances ou aux étudiants, et les appareils de chauffage mobiles à gaz. En particulier, ces derniers sont très prisés des pays du Proche-Orient et du Maghreb : "La France leur achetait du pétrole et en échange, ils achetaient de l’électroménager français", raconte Laurent Colas. "En 1978, Eno a doublé son chiffre d’affaires en un an grâce à un contrat avec la Syrie". L’entreprise a compté jusqu’à 600 salariés en 1980, avec un deuxième site à Niort.
Plans sociaux en rafale
Mais le vent a tourné. Eno reste familiale pendant quatre générations, jusqu’en 1978 où l’arrière-petit-fils du fondateur ouvre le capital à un groupe suédois. Non seulement le marché se retourne à cette époque, mais le nouveau management nordique ne s’adapte pas aux circonstances et aux réalités locales. Les années 80 voient s’enchaîner les plans sociaux. En 1989, avec 150 salariés, c’est le dépôt de bilan.
Eno est racheté à la barre du tribunal par le groupe Deville, qui tente une transformation malheureuse pour produire des tondeuses à gazon solaires. De nouveau en liquidation trois ans plus tard, la PME est reprise par Christian de la Perrière. Ce dernier lui redonne vie, bénéficiant de la forte croissance du secteur nautique voisin (les fabricants de bateaux de Vendée et de Charente-Maritime). Eno développe alors trois activités : le chauffage à gaz, le petit électroménager et l’équipement de bateaux.
La plancha, devenue activité principale
À l’heure de la retraite, en 2003, le dirigeant revend l’entreprise à Laurent Colas et Antoine Thomas, deux amis d’enfance tentés par l’entrepreneuriat en deuxième partie de carrière. Si le segment du chauffage à gaz s’éteint, une quatrième activité, alors embryonnaire, va prendre de l’importance : la plancha. "Eno en réalisait quelques dizaines seulement pour le compte de deux PME. Au bout de trois ans, nous avons créé notre propre gamme", se souvient Laurent Colas. Étoffé depuis par des cuisines d’extérieur, ce segment représente aujourd’hui 60 % du chiffre d’affaires, contre 40 % pour l’équipement de nautisme (petits appareils de cuisson ou planchas). Le petit électroménager individuel disparaît également.
L’e-commerce comme nouveau ressort
Après avoir été au creux de la vague, Eno se sent aujourd’hui poussé par des vents porteurs. L’e-commerce vient prêter main-forte à cette croissance retrouvée. Lancé il y a juste un an, ce moyen de commercialisation constitue un volume encore modeste, mais riche de promesses : il a connu un démarrage en trombe, pèse déjà plus de 5 % du chiffre d’affaires et "va continuer à grossir".