Au fil d’une histoire de plus de 100 ans, SLB Béziers (450 salariés, CA 2025 : 150 M€) a connu de nombreuses vies. Et la dernière a failli mal tourner. Créée en 1919 et axée sur la fabrication de matériel ferroviaire, elle dépose le bilan en 1958, avant que le site ne soit cédé à plusieurs repreneurs dont l’américain Cameron, équipementier de l’industrie pétrolière. Cameron France se spécialise alors dans la production des têtes de puits et des obturateurs de sécurité pour oléoducs.
Mais en 2015, avec un cours du baril en chute de plus de 40 %, une soudaine crise pétrolière impacte durement l’entreprise. En deux ans, son chiffre d’affaires passe 80 à 6 millions d’euros mensuels. Contrainte à un plan social, elle supprime 250 postes (sur 800), principalement chez les intérimaires. En 2016, la maison-mère Cameron est elle-même rachetée par SLB (ex-Schlumberger), multinationale française des équipements pétroliers.
Anticiper pour redémarrer
Alors que la fermeture du site de Béziers semble se profiler, son directeur Luc Mas et l’ensemble des managers convainquent le PDG de SLB, Olivier Le Peuch, de garder l’usine pour mieux la diversifier et réduire sa dépendance au secteur pétrolier : "Nous avons toujours gardé un mode de fonctionnement agile pour absorber les chocs économiques et mieux redémarrer. Quand SLB a racheté Cameron, nous avons discuté avec la direction de notre vision de l’industrie de demain. L’Occitanie venait de lancer son plan pour devenir la première région à énergie positive en 2050, tandis que les filières de l’éolien et de l’hydrogène étaient en plein essor. Les compétences pour fabriquer les pièces des machines installées par ces industries sont exactement les nôtres", raconte Luc Mas.
Une expertise de l’automatisation
L’agilité de SLB Béziers se concrétise alors dans un savoir-faire précis, appelé "Flexible Manufacturing System" (FMS) : un système de fabrication flexible et automatisé qui intègre l’ensemble de la chaîne de production. En actionnant une ligne de machines interconnectées, ses opérateurs peuvent tirer n’importe quelle pièce d’un cube d’acier d’un mètre de côté. Avec l’appui de la direction de SLB, le FMS est finalisé en deux ans, en 2021, et démontre toute sa pertinence économique : les machines de l’usine tournent 90 % du temps, avec deux fois moins de personnels et une capacité d’usinage trois fois plus élevée qu’auparavant.
Miracle : SLB Béziers devient subitement compétitive par rapport aux concurrents asiatiques. "Connus comme spécialistes des équipements pétroliers, nous sommes devenus des spécialistes de la robotisation et de l’automatisation des process. Nous pouvons designer une ligne de produits, l’installer en un temps record et l’opérer en mode lean (optimisant la performance et réduisant les coûts, NDLR) de façon efficace", résume Luc Mas.
Un saut de plus dans la flexibilité
Mieux encore, le groupe SLB décide de surenchérir dans son pari sur SLB Béziers. En 2025, il programme un investissement de 75 millions d’euros pour doter l’usine d’une "Agile Factory" : une plateforme industrielle de 6 200 m2 équipée de 2 ponts roulants de 63 tonnes. Livrable fin 2026, elle donnera à SLB Béziers des capacités d’usinage de haute précision pour des pièces de grande taille. Les 200 équipements pétroliers que fabrique l’entreprise vont de quelques centaines de kilos à quelques dizaines de tonnes, mais ses produits pour les énergies propres seront encore plus massifs (jusqu’à 90 m3 et 60 tonnes). "Par rapport au FMS, l’Agile Factory sera encore plus flexible : nous créerons d’abord la structure digitale de la ligne de production, puis nous positionnerons les machines dans une logique de plug & play (machines prêtes à l’emploi, sans calibrage, une fois connectées, NDLR), selon les demandes des clients", décrit le dirigeant.
Un investissement lourd d’enjeux
L’Agile Factory est un enjeu pour SLB en globalité : si l’expérience est concluante, ce pilote industriel à grande échelle sera dupliqué dans les 7 usines du groupe en France. Pour s’en assurer, il s’est doté d’une nouvelle division commerciale, "Contract Manufacturing", créée au sein de SLB Béziers. Elle se charge de la prospection pour trouver de nouveaux débouchés auprès de grands donneurs d’ordres. Par exemple, un contrat vient d’être signé avec Technip pour la fabrication d’un prototype de ferme solaire en Méditerranée, en 2027.
"C’est la première fois que SLB s’ouvre à d’autres secteurs (hors pétrole, NDLR). Nous commençons par l’éolien car la Méditerranée et la mer du Nord vont générer des besoins, mais nous ne nous enfermerons pas dans un seul secteur. Nous fabriquons déjà des pièces pour le nucléaire et l’aéronautique avec nos capacités existantes, et l’Agile Factory nous permettra d’aller plus loin. C’est le catalyseur de la diversification du groupe", résume Stéphane Briquet, responsable du pôle Contract Manufacturing.
Genvia, paradigme d’essaimage industriel
Avec la reprise de Cameron France, opérée depuis 2016 dans cette logique croissante de diversification, SLB a donc pris conscience du potentiel de mise à disposition des capacités de l’usine biterroise. Depuis 2021, associé au CEA, le groupe a installé au sein de SLB Béziers une activité de fabrication d’électrolyseurs pour la production d’hydrogène décarboné. Le projet est porté par la société de technologie Genvia.
Environ 30 salariés de SLB Béziers, à l’origine, ont été transférés vers la structure, qui en compte désormais 180. "Genvia a gagné un temps précieux grâce à l’expertise et la base industrielle d’excellence de SLB Béziers. La présence et la mise à disposition de talents sur plusieurs métiers clefs de l’industrialisation et de la production mais aussi des services supports (finances, supply chain, qualité, sécurité) ont permis de dérisquer et accélérer le déploiement dès le jour 1", souligne Florence Lambert, présidente de Genvia.
Une giga factory à l’horizon
En 2026, la ligne pilote de Genvia sur le site de SLB Béziers monte toujours en puissance afin d’optimiser les processus de fabrication. Un pilote de première génération a été installé dans l’usine du sidérurgiste ArcelorMittal située à Saint-Chély-d’Apcher (Lozère). Or le passage de Genvia à l’échelle industrielle constitue un enjeu majeur pour le Biterrois. La société occupe 15 % de la surface totale de SLB Béziers (10 hectares) à ce jour. Mais, sous réserve d’accord donné par ses actionnaires (SLB, le CEA) et leurs partenaires (Vicat, Arec), le projet devrait déboucher sur la construction d’une giga factory, avec une capacité de production de plus de 1 GW d’hydrogène, soit 50 000 électrolyseurs par an à l’horizon 2030.
En lien avec Viaterra, aménageur de l’Agglo de Béziers, un foncier de 49 hectares a été identifié au sein du Technoparc de Mazeran pour l’installer. L’investissement serait considérable : des hypothèses allant de 300 à 500 millions d’euros sur 10 ans circulent, sans confirmation. "La stratégie de Genvia est un mélange d’ambition et de prudence : nos futures capacités de production à grande échelle seront déployées de manière synchronisée avec la montée en puissance du marché qui se structure", nuance Florence Lambert, ne donnant aucune date de lancement.
Les interactions avec le tissu local
Pour Luc Mas, l’aventure Genvia confirme l’intuition de SLB sur l’élan français "en matière de souveraineté industrielle et énergétique", et la part qu’il peut y prendre. Car sur le plan local, les interactions de SLB Béziers dépassent le cadre de Genvia. L’industriel joue un rôle central dans la croissance d’EDEN, cluster dédié aux énergies vertes.
De même, il interagit avec ITS Fusion, réseau d’entreprises industrielles (9 membres). "Nous sommes informés, par le biais de sessions prospectives, des futurs besoins de SLB Béziers pour que nos membres puissent s’y préparer. Certains d’entre eux ont participé à la mise à niveau de bâtiments afin que Genvia s’y installe", témoigne Cédric Botella, vice-président d’ITS Fusion et coprésident de l’agence économique Pulse. Sa propre société Instadrone (services industriels par drones) a aussi profité de cette synergie. "SLB Béziers nous a permis de faire des preuves de concept pour des scanners 3D opérés par drones. Nous avons aussi un projet en co-conception avec Genvia sur la détection de fuites d’hydrogène", confirme-t-il.
L’appui aux pépites en décollage
SLB Béziers a formalisé certaines de ces interactions dans une démarche d’ingénierie globale : "Nous aidons des clients ou des partenaires à démarrer leur activité en proposant des améliorations sur le design industriel de leur produit", décrit Sébastien Briquet. Cette approche produit les effets les plus visibles dans le partenariat noué avec Innovosud, la pépinière biterroise de start-up, dont Luc Mas est aussi le président. "Sous son impulsion, notre structure, qui existait depuis 20 ans, a adopté de nouveaux statuts en 2020. Désormais, les entrepreneurs sont majoritaires dans la gouvernance", pointe la directrice d’Innovosud, Alexandra Desiage.
Les premières interactions ont porté sur la création en 2019 d’un hackathon pour favoriser les contacts entre industriels et start-up de la transition énergétique. Ensuite, un programme d’accélération a été mis en place, afin d’aider des pépites en phase de dépôt de brevet ou de prototypage. "Un cadre de SLB Béziers a animé un atelier dédié à l’optimisation industrielle", note la directrice. Les cas de collaborations s’enchaînent : SLB Béziers a épaulé, tout à la fois, Solarinblue (photovoltaïque offshore) en lui prêtant des entrepôts sur le port de Sète, Grims Énergies (stockage thermique) pour anticiper le passage à l’échelle de sa solution, Proxigo (stations d’écomobilité) pour déployer son outil en bêtatest, etc.
Des opportunités à saisir
Les partenaires de Luc Mas ne tarissent pas d’éloges à son sujet. "Il démontre, malgré la taille d’un groupe comme SLB, qu’un industriel peut rester agile et se projeter", juge Cédric Botella. "Les industriels biterrois étaient très fermés mais se sont ouverts sous l’impulsion de SLB Béziers. Notre territoire capte des projets de start-up grâce à cette implication et les interactions mises en place entre les industriels et le monde de l’innovation", renchérit Alexandra Desiage. Pour sa part, le premier concerné évoque "une responsabilité sociétale" de l’entreprise : "Le contexte de 2026 n’incite pas au rêve. Mais nous avons eu rarement autant d’atouts. Les enjeux de souveraineté industrielle et énergétique créent un véritable momentum. Des opportunités vont naître, dont il faut tous se saisir si nous voulons un futur durable".