Comment avez-vous eu l’idée de recourir au prêt de salariés et dans quel contexte particulier pour l’entreprise que vous dirigez ?
Saunier Duval appartient au groupe Vaillant. Nous fabriquons des chaudières à gaz et des pompes à chaleur. Nous comptions en 2023 environ 900 salariés, pour un chiffre d’affaires de 287 millions d’euros. Fin 2023, le marché de la pompe à chaleur, l’un de nos produits phares, s’est effondré brutalement. En juin, nous étions en production 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. En septembre, nous envisagions déjà le recours au chômage partiel. C’était un choc. Le problème principal, c’est que personne ne pouvait prédire la durée et la profondeur de la crise de ce secteur, liée à la crise énergétique, en grande partie. Par ailleurs, le monde de l’immobilier, dans le neuf ou la rénovation, qui est un gros acheteur, était lui aussi en pleine crise.
Dans quel état d’esprit étiez-vous en tant que dirigeante, tout juste arrivée aux manettes de l’entreprise, quelques mois plus tôt, en janvier 2023 ?
Face à cette montagne d’incertitudes, nous devions réagir vite, collectivement, avec l’ensemble de nos équipes. Le chômage partiel a une durée légale de six mois et ne peut pas être une solution durable. Or, il était impossible d’envisager un plan social sans visibilité sur l’avenir du marché. Je connaissais déjà le système du prêt de salariés, ayant vu Airbus le mettre en place avec Naval Group en 2020 pendant la crise du Covid, crise durant laquelle le secteur aéronautique était dans un marasme industriel énorme, que l’on a oublié aujourd’hui. J’ai donc proposé cette idée à ma DRH, aux cadres et aux salariés.
Comment avez-vous organisé ce prêt de salariés ?
Nous avons commencé par vérifier le cadre légal. En réalité, il n’y a aucune interdiction à ce type de dispositif. Il suffit de signer une convention avec l’entreprise partenaire et un avenant au contrat de travail pour le salarié, afin d’indiquer le changement de lieu de travail. Le salarié reste employé de Saunier Duval, nous continuons à le payer, mais l’entreprise d’accueil nous rembourse intégralement. Seule contrainte : ne pas pratiquer de marge pour ne pas concurrencer les sociétés d’intérim.
Quels sont les avantages pour les trois parties ?
Pour l’entreprise partenaire, c’est un accès à des salariés compétents et opérationnels à un coût inférieur à l’intérim. Il est en outre possible de les former rapidement, car ils sont déjà opérationnels sur des postes similaires.
Pour le salarié, cela permet d’éviter le chômage partiel et la perte de salaire associée, qui peut aller de 10 à 20 %. De plus, nous avions mis en place une prime de 300 euros par mois, financée par l’entreprise d’accueil. Enfin, le salarié garde la possibilité de revenir chez nous si la situation s’améliore. Et ce prêt ne peut se faire sans son accord.
Pour Saunier Duval, cela permet de réduire instantanément nos coûts salariaux sans rupture de contrat, tout en maintenant un bon climat social. Cela permet de traverser en douceur une période difficile.
Avec quelles entreprises avez-vous mis en place ce dispositif ?
Nous avons travaillé avec sept entreprises, dont Airbus, Vorwerk, Engie Home Services, ou ACB. L’idée était de proposer des missions variées. Certains salariés sont devenus techniciens de maintenance chez Engie, d’autres ont rejoint Airbus pour travailler sur les avions après une formation interne financée par l’entreprise d’accueil.
Comment avez-vous impliqué les salariés dans ce processus ?
Nous avons organisé des réunions de présentation avec les entreprises partenaires. Les salariés ont rencontré les RH, passé des entretiens et choisi eux-mêmes l’entreprise qui leur convenaient. Nous voulions qu’ils soient acteurs de ce changement, plutôt que de le subir.
Combien de salariés ont bénéficié de ce prêt ?
Au plus fort du dispositif, nous avons prêté jusqu’à 103 salariés. À la fin, il en restait 40, car certains contrats étaient plus courts que prévu. Parmi eux, environ 25 ont été définitivement embauchés par leur entreprise d’accueil.
Ce dispositif a-t-il eu un impact sur le plan social mis en place ensuite ?
Oui, et c’est l’un des points de satisfaction. Nous avons malheureusement dû lancer un plan social pour 200 postes, mais grâce à ce dispositif et au dialogue avec les partenaires sociaux, nous l’avons fait exclusivement sur la base du volontariat. De nombreux salariés déjà en prêt ont choisi d’accepter une embauche dans leur entreprise d’accueil, facilitant leur transition professionnelle.
Pourquoi ce type de dispositif de prêt de salariés est-il si peu répandu ?
Je pense que c’est avant tout une question de manque de connaissance. Beaucoup d’entreprises ne savent pas que c’est possible. En période de crise, de difficultés, elles ont tendance à se replier sur elles-mêmes, à ne pas dire que ça va mal, au lieu de chercher des solutions collectives, s’ouvrir à leur écosystème, à leur réseau.
Quel conseil donneriez-vous à une entreprise en difficulté qui hésiterait à mettre en place un prêt de salariés ?
Il faut oser aller voir d’autres industriels et leur dire la vérité : "Nous avons une difficulté passagère. Vous avez des besoins de recrutements. Nous avons de bons salariés, des femmes et des hommes compétents, pouvons-nous trouver une solution ensemble ?" C’est un système gagnant-gagnant qui renforce les liens entre entreprises, entre dirigeants, et offre une flexibilité du travail sans précarité. Par ailleurs, France Travail s’y retrouve également, puisqu’aucune indemnité n’a besoin d’être versée dans ce cadre de prêt de salariés. Dans un contexte économique incertain, c’est une alternative intelligente, durable et socialement responsable, et qui génère de la confiance entre les partenaires. Il faut avoir le courage de passer des coups de fil à son réseau, expliquer la situation et collaborer pour le bien de tous. Dans un nouveau contexte de crise, les choses pourraient être inversées.