Christian Duvillet : «On n'est pas au bout de la crise»

Christian Duvillet : «On n'est pas au bout de la crise»

Auteur du redressement des comptes et de l'image de l'ancien Crédit Lyonnais devenu LCL, Christian Duvillet, son directeur général depuis quatre ans, estime que la crise n'est pas terminée. Pour autant, son optimisme reste intact devant la capacité des entreprises à refaire surface grâce à une capitalisation plus solide et un management plus compétent que lors des précédentes crises.



Comment percevez-vous la crise dans les entreprises?

Au cours de ma carrière, je n'avais jamais vu ça. Après la chute de Lehman Brothers, on a vu des chutes de chiffres d'affaires de 70%. À côté, les crises de 73 et 93, c'est de la rigolade! Si on entre dans le détail, les commerçants et artisans, notamment ceux liés à l'immobilier, sont plutôt affectés par la crise. Le commerce franchisé un peu moins et les professions libérales plutôt protégées. Sinon, beaucoup de secteurs sont en rénovation et en modernisation. L'autre phénomène que j'observe est l'extraordinaire volatilité des prix et des marchés, à un point jamais vu dans toute ma carrière!


Quelle est l'attitude de LCL dans ces moments difficiles?

L'une des missions qu'on se donne, c'est d'avoir le sens de la responsabilité économique. On doit gérer le risque, mais aussi le maintien du tissu industriel dans le pays, parce que si, au sortir de la crise, on a affaibli l'économie, on n'y aura rien gagné.


À un moment, LCL a-t-elle limité ses crédits aux entreprises?

À aucun moment à LCL nous n'avons donné des règles de limitation des crédits, ni sur les scores, ni sur les décisions, même au moment de la crise de liquidités. En revanche, la demande s'est effondrée. Tout d'un coup, on n'a plus eu les LBO qui représentaient une part significative de l'activité. Les financements structurés ont beaucoup diminué. Les entreprises ont moins tiré sur leur crédit court terme parce qu'il y avait moins d'activité et qu'elles n'investissaient pas. Tout le monde s'est mis à attendre en faisant durer son matériel.


Quand voyez-vous la sortie de crise?

Si les consommateurs ne consomment pas en fin d'année, cela ne fera qu'empirer. La crise a des conséquences sur le comportement sociologique. Notre hypothèse est que la consommation va baisser de 5%. Mais c'est moins un problème de volumes - ils se tiennent à peu près - qu'un problème de prix, car beaucoup de gens se portent vers les prix les plus bas. Si ça continue, certains secteurs n'ont pas fini de souffrir. À l'inverse, la demande de crédit est un peu en train de remonter avec la loi Scellier et une certaine baisse des prix. Aujourd'hui, un particulier peut emprunter à 4% pendant 20 ans. L'histoire ne montre pas d'autres exemples de taux bas pendant aussi longtemps. Nous sommes face à l'incertitude de l'année 2010 qui restera une année difficile. Il y a des problèmes complexes à gérer dans la crise, mais ce qui me rassure, c'est que je vois les chefs d'entreprise beaucoup plus dans l'anticipation, les équipes de management sont de bien meilleur niveau. Et puis les entreprises sont mieux capitalisées qu'en 1993, elles ont plus de cash, et sont plus internationales. Dans la crise, l'international sert d'amortisseur. Au-delà de 50M€ de chiffre d'affaires, aucune grande entreprise ne peut être que domestique.


Sous quel délai les taux devraient-ils remonter?

On fait l'hypothèse que ça remontera en cours d'année 2010, au deuxième semestre. Mais ce n'est pas mathématique. Le gros problème, c'est la dette des États. À un moment, il faudra bien payer. On est quand même dans un bas de cycle, c'est pour ça qu'on pense que ça va remonter. C'est le moment d'emprunter, en tout cas pour les particuliers. Les entreprises, elles, ne peuvent investir que si elles ont une certitude d'un retour d'investissement, or aujourd'hui l'incertitude économique est trop grande, tandis que la fiscalité s'alourdit. Au bout d'une année 2009 pleine d'incertitude, on pense qu'on n'est pas au bout de la crise.


Remarquez-vous des secteurs qui redémarrent?

Je vois actuellement que le dynamisme ne s'est pas arrêté. Nous traitons de beaux dossiers en France. Les secteurs de l'énergie, de la défense, de l'industrie pharmaceutique vont plutôt bien. Dans la confection et l'agroalimentaire il y en a qui s'en sortent très bien. Il y a une grande hétérogénéité entre secteurs, et le risque est plus compliqué à gérer, mais je ne suis pas pessimiste.


Assumez-vous toujours d'être banquier face à tout ce qui se dit sur votre profession, ne serait-ce que sa frilosité à accorder des crédits?

Mais moi, j'ai envie de faire des crédits! Entre ce que je lis et ce que j'entends, y compris chez certains politiques, et le métier qu'on fait, ça n'a rien à voir. On nous dit ?pourquoi vous ne prêtez pas plus??. Nous, on a l'impression de ne faire que ça! Je passe un temps fou sur les problèmes d'entreprises. Je suis frappé par ce grand décalage.


Et la responsabilité des banques dans la crise?

La crise issue des subprimes est née des excès des banques de marché, sur un certain modèle anglo-saxon multimarchés, mais pas des banques de l'Europe continentale. Parce que les clients sont demandeurs, nous sommes parfois obligés d'avoir des produits monétaires un peu dopés, qui contiennent une part de risque. La question est: quelle est l'acceptabilité et la compréhension du risque que j'en ai?


Est-il normal que les banquiers ne sachent même pas ce que contenaient réellement certains produits dérivés?

Ma philosophie est que je ne souhaite pas que nos collaborateurs vendent des produits qu'ils ne maîtrisent pas. Ce qui fait qu'à LCL, malgré une forte demande des clients, j'ai refusé d'avoir une structure ouverte dans les placements de la clientèle sur le réseau de proximité. On nous critiquait en nous disant que nous favorisions nos produits. Oui, mais en tout cas on n'a pas eu de Madoff, pas de Lehman Brothers, pas de produits toxiques. Pour la banque privée, nous avons des structures entrouvertes mais avec des collaborateurs qui savent gérer. L'intervention de l'État, pour rétablir la confiance et un bon niveau de solvabilité des banques, a été très médiatisée et très mal expliquée, notamment par les politiques qui n'étaient pas mécontents de trouver des méchants qui portent la responsabilité de la crise. Or, nous n'avons pas pratiqué ce qu'ont fait les banquiers américains.


Que pensez-vous de la taxation des banques instaurée par le gouvernement?

Je considère qu'on paye déjà beaucoup! Et nous sommes très pénalisés par la réforme de la taxe professionnelle. Par rapport aux autres entreprises, nous payons déjà une taxe supplémentaire sur les salaires, qui est relativement importante. On a eu une multitude de nouvelles taxes, dont une - aberrante - sur la formation. Maintenant, on nous impose une taxe pour couvrir les coûts de la commission bancaire. Alors que la Banque de France se paye sur nos dépôts obligatoires non rémunérés et qu'elle fait des résultats. Donc, on trouve que ça fait beaucoup. En plus, on a tendance à réduire nos résultats pour provisionner les risques que nous prenons. On nous fait payer plusieurs fois et ce, au moment même où on a besoin de solvabilité pour financer l'économie. Dans une économie ouverte, si les banques françaises sont moins capitalisées que d'autres, le risque existe qu'elles soient rachetées ou que les opérations soient délocalisées.






Après les dérives qu'on a connues, l'image du Crédit Lyonnais a été complètement renouvelée en quelques années. Comment avez-vous fait?

La banque a dérivé à un moment. C'est le fruit des égarements de l'interventionnisme de l'État. Autant nous sommes pour plus de régulation, autant nous restons prudents sur l'intervention économique de l'État. Que chacun fasse son métier. Mon souci permanent est de sauvegarder l'autonomie de décision. L'image joue en interne et en externe. Aujourd'hui nous sommes à 80% de taux de notoriété. Ce n'était pas le cas il y a 5 ans. Les jeunes n'ont pas l'image ancienne du Crédit lyonnais. Dans un métier qui porte sur la relation client, si nos collaborateurs se sentent bien, les clients le ressentent.


D'ailleurs, LCL connaît une belle croissance.

Notre réseau a plutôt bien passé la crise en effet. Nous avons sans doute été moins exposés que d'autres, médiatiquement et économiquement. Par ailleurs, nous sommes adossés à un groupe, et bénéficions d'une stabilité de la stratégie et du management. Notre résultat 2008 était en hausse de 24,9% et au premier semestre 2009 nous avons enregistré pour le sixième trimestre consécutif la meilleure croissance des banques de réseau nationales.