Vous dirigez le groupe Mégara, éditeur du site e-commerce Berceamagique.com (31 salariés, CA 2025 : 7,60 M€) et vous avez récemment réalisé un pas de côté pour parler publiquement d’une expérience personnelle " révélatrice ", pour quelles raisons ?
La vie m’a amenée à déplacer la frontière entre vie personnelle et vie professionnelle, car après 23 ans à la tête de mon entreprise, Mégara, il a fallu que je m’en éloigne pour prendre soin de ma santé.
La nouvelle est tombée en novembre 2025, à l’occasion d’un contrôle de routine. Le médecin suspecte un cancer qui affecte les canaux de lactation du sein : un carcinome canalaire in situ, qui représente 20 à 25 % des cancers du sein et ne s’étend pas en dehors du tissu mammaire.
Après une biopsie, la présence de cellules cancéreuses est confirmée et une mastectomie avec reconstruction est programmée en janvier 2026. Quinze jours après l’intervention, j’apprends que ce cancer ne s’est pas propagé. Je suis en guérison, mais il reste l’impact psychologique. Après une telle épreuve, le regard qu’on porte sur sa vie et ses priorités est forcément différent. On l’oublie souvent, mais diriger une boîte ne rend pas invincible.
Comment avez-vous géré cette nouvelle dans votre entreprise ?
Le suivi médical en lui-même prend énormément de temps : gérer la maladie, avec des rendez-vous nombreux, c’est l’équivalent d’un mi-temps de travail. C’est un véritable projet à mener, qui devient prioritaire.
Ce n’est qu’une fois tous les examens réalisés que j’ai annoncé la nouvelle à mes managers puis à toute l’équipe. Je leur ai annoncé très simplement la situation et je les ai rassurés, car le mot cancer fait très peur, alors qu’il recouvre des réalités très différentes.
L’entreprise a très bien tourné en mon absence, certes assez courte. J’ai cinq managers, les outils numériques sont omniprésents, nous avons un réseau social interne utilisé par l’ensemble des salariés. J’avais bien structuré les équipes, tout comme la circulation de l’information : chaque process est écrit dans notre wiki interne. J’ai toujours considéré que l’entreprise devait pouvoir tourner sans moi, elle a démontré que c’était possible. En tant que dirigeante, je suis là pour impulser des projets et donner une direction, et pendant cette pause, j’ai eu l’agréable surprise de voir que la théorie fonctionnait aussi dans la vraie vie. D’ailleurs, en janvier 2026, le site a enregistré une très belle croissance : le nombre de commandes a augmenté de 30 % par rapport à 2025. Nous avons dépassé récemment le cap des 2 millions de commandes, depuis la création en 2003. Ce beau début d’année m’a permis de décorréler, dans mon esprit, la performance de l’entreprise de l’état de santé du dirigeant.
Quels enseignements tirez-vous de cette expérience ?
Une fois la maladie derrière moi, j’ai pris du recul et essayé de ne pas reprendre ma vie professionnelle comme avant. En tant que chef d’entreprise, vous êtes toujours sur le pont, vous intervenez dès que cela tangue un peu. La crise sanitaire m’avait en plus appris à être en hyper vigilance et je n’ai jamais vraiment baissé la garde. Diriger une entreprise est un métier exigeant : notre rôle est de résoudre des problèmes et de saisir les opportunités. Mais lorsqu’on fait face à un changement de vie majeur, l’esprit n’est plus disponible pour se projeter.
J’ai énormément de gratitude pour mes équipes qui ont réussi à faire tourner l’entreprise, pour le système de santé français qui prend tout en charge, pour tous les personnels soignants et pour les nombreuses associations qui accompagnent les malades, se battent à leurs côtés.
En communiquant sur ce sujet personnel, j’ai pu exprimer cette gratitude, mais aussi me positionner, à l’avenir, comme une " ressource " pour d’autres personnes, qui pourraient être concernées par la maladie.
Cette expérience a-t-elle joué un rôle de révélateur ?
Cette période m’a rappelé que la santé des dirigeants est trop souvent reléguée au second plan, alors même que nous sommes particulièrement exposés au manque de sommeil, à l’anxiété, à la pression permanente.
Tant qu’on n’est pas concerné, on se croit invincible, presque des "super-héros". L’arrêt maladie vient matérialiser le fait qu’il est temps de prendre de la distance. Ce n’est pas évident de se retrouver sur le banc, ce n’est pas naturel pour un chef d’entreprise… Il faut apprendre à ne pas être au centre de tout dans son entreprise.
Quel message souhaitez-vous véhiculer à travers votre témoignage ?
Cette expérience m’a permis de prendre du recul et je souhaite pouvoir la transformer en quelque chose de positif et d’utile. Si je devais militer, ce serait pour faire prendre conscience à tous les dirigeants qu’ils ne sont pas invincibles : prendre soin de sa santé quand on dirige, ce n’est pas un luxe, c’est une responsabilité.
Vis-à-vis de mes équipes, j’ai partagé l’importance d’être suivie par des spécialistes et de réaliser les dépistages dans les temps.