Lancé en 2021, inauguré en juillet 2025, le chantier d’élargissement de l’A57 à l’est de Toulon restera comme l’un des plus ambitieux menés en région Provence-Alpes-Côte d'Azur. Non seulement par l’ampleur des travaux — 6,75 kilomètres d’autoroute passés à 2x3 voies, 600 millions d’euros investis — mais aussi par l’impact social généré. Sur les 2,15 millions d’heures travaillées durant le chantier, plus de 152 000 ont été consacrées à des publics en insertion. Un chiffre qui dépasse largement les prévisions initiales (67 000 heures), soit un taux d’exécution de 227 %. "En entraînant avec nous le plus grand nombre d’acteurs privés et institutionnels, nous avons montré que c’était possible d’insérer des publics éloignés de l’emploi, nous avons apporté la preuve que secteurs public et privé peuvent très bien travailler ensemble, résume Salvador Nunez, directeur opérationnel du chantier A57 pour Vinci Autoroutes. C’est un exemple de ce qu’il faut faire ailleurs."
Une mobilisation collective dès l’amont du chantier
Cette performance est le fruit d’un engagement collectif scellé dès novembre 2020 par un accord-cadre pour l’emploi local. Cosigné par la préfecture du Var, la Métropole Toulon Provence Méditerranée, France Travail, la Maison de l’Emploi Provence Méditerranée, Vinci Autoroutes et le groupe NGE, mandataire du groupement d’entreprises sur le chantier, cet accord a permis de structurer l’effort d’insertion autour de dispositifs ciblés à commencer par les clauses sociales dans les marchés publics. "Cette clause introduit de l’humain dans les pièces de marché. Elle est une opportunité de faire émerger des parcours durables, en phase avec les réalités du territoire", souligne Isabelle Masse, facilitatrice insertion pour la Métropole TPM.
Pour tenir cet engagement, les parties prenantes au chantier ont mis en place une stratégie à plusieurs étages : repérer les candidats potentiels via les réseaux d’insertion, les missions locales, les structures d’accompagnement, adapter les besoins du chantier à leurs compétences, souvent partielles, former, notamment à travers la préparation opérationnelle à l’emploi individuelle (POEI). Résultat : 195 contrats signés en cinq ans, dont 31 en contrat à durée indéterminée de chantier, "gage de stabilité professionnelle", selon Vinci Autoroutes.
Des parcours inclusifs et durables
Au-delà du volume, les profils recrutés illustrent la volonté d’inscrire le chantier localement : 87 % des bénéficiaires résident dans la métropole toulonnaise et 33 % dans des quartiers prioritaires de la Ville. Le chantier a permis à ces personnes d’accéder à des métiers variés : manœuvres, conducteurs d’engins, agents de sécurité, techniciens de laboratoire ou encore personnels administratifs.
Autre indicateur de réussite pour les promoteurs du chantier : la part importante de contrats de longue durée. Près de la moitié d’entre eux a duré plus de deux mois et demi, parfois jusqu’à deux ans et demi. Le chantier a aussi intégré 14,6 % de séniors, un taux supérieur à la moyenne sur d’autres projets similaires. Seul bémol : la majorité des bénéficiaires sont des hommes, avec seulement 10 femmes recrutées sur l’ensemble du dispositif.
Pour Émilie Wieczorek, conductrice d’opérations insertion chez Vinci Autoroutes, "ce qui a fonctionné, c’est la coordination de tous les acteurs. C’est aussi l’ancrage local : nous avons impliqué les associations, les écoles de la deuxième chance, les entreprises d’insertion. Nous avons ouvert le chantier : plus de 350 personnes ont pu le visiter dans le cadre des Coulisses du BTP ou du programme Cité une femme".
Une dynamique post-chantier bien engagée
La sortie du chantier ne marque pas la fin du parcours pour les bénéficiaires. Sur les 153 personnes ayant effectué plus d’un mois de mission, 58 sont toujours en emploi aujourd’hui. Et pas uniquement dans le BTP : certains ont trouvé leur place dans la restauration, le commerce ou encore le transport. Deux anciens bénéficiaires sont même devenus entrepreneurs. "Toutes ces personnes, bénéficiaires du RSA ou en chômage de longue durée, ont pu découvrir un secteur et ont retrouvé l’envie d’aller plus loin", se félicite Caroline Rosse, directrice de France Travail La Garde.
Par ailleurs, 19 personnes ont été repérées par des agences d’intérim pour des embauches en CDI, "preuve que les compétences acquises sur le terrain sont transférables et valorisées", souligne Christelle Scotto, directrice de l’agence Sovitrat Toulon. Seules 17 personnes ne sont plus suivies à ce jour, tandis que cinq ont quitté la région ou sont en arrêt longue maladie. Quatre autres ont repris une formation pour renforcer leur qualification.
Le chantier de l’A57 a aussi généré un effet multiplicateur sur l’économie locale. Près de 500 entreprises ont été impliquées dans l’opération, dont 130 basées dans le bassin toulonnais. Parmi elles, plus de 100 sont des TPE ou PME.
Une clause sociale qui change d’échelle
À l’échelle du territoire, le succès de cette opération s’inscrit dans une tendance de fond. La clause sociale est de plus en plus perçue comme un outil stratégique de ressources humaines, notamment dans un marché du travail tendu. En 2023, ce sont 230 000 heures d’insertion qui ont été réalisées sur les 32 communes du SCOT Provence Méditerranée, l’équivalent de l’activité annuelle d’une PME de 130 salariés. Avec l’objectif fixé par l’État de 30 % de marchés publics intégrant un considérant social d’ici à 2025, la clause d’insertion pourrait devenir une norme.