C3 Consultants : Les raisons du naufrage

C3 Consultants : Les raisons du naufrage

L'Herblinois C3 Consultants a explosé en plein vol. Entre les soupçons de fraudes, une croissance mal maîtrisée et une guerre des tranchées juridique, retour sur les raisons qui ont fait voler en éclats l'un des principaux prestataires de Pôle Emploi en France.

Le petit empire constitué par Thierry Frère n'est plus. Plusieurs entreprises viennent en effet de reprendre à la barre du tribunal de Nantes près de la moitié des 580 salariés de C3 Consultants, groupe herblinois spécialisé dans l'accompagnement des demandeurs d'emplois. Cet épisode marque la fin de la rocambolesque descente aux enfers de C3 Consultants, dont le passif serait proche de 25 millions d'euros, pour un chiffre d'affaires évalué à 23 millions d'euros en 2012. S'ouvre désormais une autre saga, judiciaire celle-ci.




Guerre des prix

C3 Consultants n'a pourtant rien de l'étoile filante. Il s'agit au contraire d'une entreprise bien installée. Créée en 1990, reprise par Thierry Frère (contacté par l'intermédiaire de son avocat, celui-ci n'a pas donné suite à notre demande d'interview) et Patrick Droguet, elle s'est d'abord illustrée en étant l'un des principaux cabinets français à accompagner la mise en place des 35 heures dans les entreprises. Puis, les deux associés imaginent ce que le gouvernement Sarkozy allait appeler en 2008 les contrats d'autonomie, visant à aider les jeunes des quartiers prioritaires à retrouver un emploi. Pôle Emploi commence à déléguer ses marchés à des opérateurs privés de placement. C3 Consultants réalise alors l'essentiel de son chiffre d'affaires avec le public. Un marché compliqué, sur lequel beaucoup se cassent les dents. « Si Pôle Emploi ne revoit pas sa politique, toutes les entreprises qui accompagnent les demandeurs d'emploi vont aller au tapis. Les marchés sont attribués au moins disant », assure ainsi Pascal Bioret, délégué CFDT de C3 Consultants. « Il aurait fallu se diversifier, dans les cellules de reclassement par exemple. Mais Thierry Frère s'y est toujours refusé », estime pour sa part un ancien cadre de l'entreprise.




L'associé s'en va

Outre un contexte de marché peu favorable, C3 Consultants aurait aussi souffert du départ, en 2010, de Patrick Droguet, l'associé de Thierry Frère. « Le mariage des deux était très bon. Il y avait Thierry Frère, un développeur génial et un vendeur hors pair. Patrick Droguet était plus posé, un homme de méthodes, très à l'aise sur les appels d'offres publics. Le jour où ils se sont séparés, ça a commencé à déraper », indique un ancien collaborateur de C3 Consultants. Suite à ce départ, C3 Consultants peine à gagner de nouveaux marchés. « Les seuls appels d'offres qu'on gagnait, c'était en groupement. Seul, on en perdait près de 90 % », rapporte un salarié.




Acquisitions mal digérées

Pourtant, l'entreprise grossit à vitesse grand V. À coup d'acquisitions. Plusieurs témoins rapportent qu'en 2011, furieux de ne pas avoir gagné un petit marché public dans la région, Thierry Frère s'emporte. « Il nous a dit : "Je vais leur montrer, je vais devenir numéro un" », rapporte d'anciens salariés. En quelques mois, suite à une demi-douzaine d'acquisitions, les effectifs triplent. Avec les rachats de Claf (2012) et d'Initiative (2013), C3 Consultants s'étend aux quatre coins de la France. Mais ces entreprises sont, pour la plupart, dans des situations financières délicates et Thierry Frère ne les restructure pas.




L'impact des « irrégularités »

À ces éléments qui peuvent suffire à torpiller bien des entreprises, s'ajoute l'impact des « irrégularités » présumées commises au sein de l'entreprise. Celles-ci restent aujourd'hui difficiles à évaluer. Thierry Frère est pour l'instant soupçonné d'avoir détourné 550.000 euros à des fins personnelles. Le procès pour abus de biens sociaux se déroulera en mars prochain. Comme le dit une salariée, « on ne va pas dire qu'on est dans un milieu pourri, mais... ». Mais certains managers et anciens managers de C3 Consultants ont la réputation de ne pas trop s'embarrasser des questions d'éthique. L'un d'eux s'est ainsi associé dans un projet de reprise d'une partie des actifs de C3 Consultants avec la dirigeante de Poinfore, condamnée en avril dernier pour abus de biens sociaux. C'est un pré-rapport de l'Inspection générale des affaires sociales qui a mis en début d'année le feu aux poudres. L'administration évalue à 13 millions d'euros le montant de la fraude opérée par C3 Consultants sur le marché des contrats d'autonomie en Ile-de-France. « Une grande partie de la rémunération de l'entreprise dépend de sa capacité à trouver un emploi ou une formation à un jeune. Il est pour certains tentant de tricher », estime un salarié. Les services du ministère du Travail décident de résilier le marché de façon unilatérale. Puis font machine arrière et entrent en négociation avec Thierry Frère. Une négociation où l'État revoit finalement à la baisse les irrégularités et ne retient que 1,9 million d'euros sur la facture.




Accusation et cadeau de l'État

À la même période, Pôle Emploi octroie une avance sur trésorerie de 3,5 millions d'euros à C3 Consultants. Un cadeau « très exceptionnel », selon un fin connaisseur du fonctionnement des services de l'État. « Il y a quand même matière à interrogation. On accuse un chef d'entreprise de fraude, pour lui faire un cadeau après. Pourquoi ce nouveau coup de main de l'État ? », s'interroge un ancien cadre. Surtout que le coup de main ne sert à rien. À cette époque, C3 Consultants renégocie ses dettes sous l'égide du tribunal de commerce. Avant que l'entité historique du groupe, C3 Consultants Atlantique, ne soit placée en redressement judiciaire. C'était en février dernier. « À cette époque, on aurait pu sauver au moins 500 emplois », évalue un salarié de l'entreprise. Mais s'engage une improbable guérilla juridique (lire ci-contre) qui finira par achever l'entreprise.