Pourquoi la société lyonnaise Esker, fondée et dirigée par Jean-Michel Bérard, souhaite-t-elle sortir de Bourse ?
À ce stade de notre histoire, la cotation en Bourse devient un inconvénient parce que, notamment sous l’influence des nouvelles normes de l’investissement durable, le comportement des investisseurs a évolué. Ils sont de plus en plus gourmands en informations. Je passe la moitié de mon temps à échanger avec eux. Si je m’en tiens aux seules contraintes réglementaires, notamment pour l’ESG (pour Environmental, Social et Governance), c’est plus lourd pour une société comme Esker que pour un grand groupe. Nous publions 70 pages de rapport ESG mais chaque investisseur va réclamer un formatage différent de l’information, selon ses propres besoins. Certains fonds nous demandent de remplir 1 200 pages de questionnaires pour ne serait-ce qu’envisager de devenir actionnaire. Tout cela a un coût de plus en plus élevé.
Au-delà de ces raisons, le statut de société cotée a-t-il d’autres inconvénients ?
Oui. C’est limitant pour nous, comme cela l’est pour de nombreuses petites capitalisations (Esker a tout de même été capitalisée à 1,6 Md€). D’ailleurs, la plupart de nos concurrents qui étaient cotés ont été repris par des fonds, tout simplement parce que l’on vaut moins cher lorsqu’on est en Bourse, ce qui pose problème quand on veut financer des opérations de croissance externe. On n’a pas les moyens de payer aussi cher que nos concurrents et nos prises de décision sont moins rapides parce que soumises à l’approbation de l’assemblée générale. Récemment, on nous a refusé de procéder à une acquisition dont le montant dépassait légèrement 10 % de nos fonds propres.
Qui sont les fonds qui mènent l’OPA amicale sur Esker et comment procèdent-ils ?
Nous sommes accompagnés par deux fonds anglo-saxons. Il s’agit du britannique Bridgepoint et de l’américain General Atlantic. Le premier est leader avec potentiellement deux tiers du capital à terme et le second, un tiers. Le management conservera 10 à 15 % du capital via une holding.
Le 2 décembre, Bridgepoint a ouvert une OPA amicale de 100 % des actions au prix de 262 euros par titre, soit une prime de 30,1 % par rapport au cours de l’action au 8 août 2024. Il a jusqu’au 9 janvier pour réunir plus de 50 % des actions. S’il réussit cette première étape, une seconde période de 15 jours - qui finira mi-février 2025 - s’ouvrira avec l’objectif de réunir 90 % des actions. Seuil à partir duquel s’applique "le retrait obligatoire" qui oblige les 10 % restant à céder leurs actions. Mais même si nous restions avec 10 % d’actions en Bourse, le projet sera viable.
De quels avantages allez-vous bénéficier en devenant la propriété de fonds ?
Nous allons retrouver de l’agilité et du soutien pour croître. Tout simplement, nous allons plus facilement pouvoir faire de la croissance externe car nos nouveaux actionnaires vont nous aider à financer nos acquisitions par des augmentations de capital. Nous avons besoin de cette phase de private equity pour nous développer.
Est-ce à dire que vous tirez un bilan plutôt mitigé de votre passage en Bourse ?
Non pas du tout. Nous étions entrés en Bourse en 1997 et y sommes quand même restés 28 ans. Grâce à elle, nous avons pu faire quelques acquisitions aux États-Unis à la fin des années 1990. Et surtout, après quelques levées entre 2003 et 2005, nous avons réussi à faire passer le cours de notre action de 2 à 3 euros à 262 euros aujourd’hui.
Quelle est la situation financière d’Esker (plus de 1 000 salariés dans le monde) en 2024 ?
Nous prévoyons une croissance de 14 % en 2024 à plus de 200 millions d’euros de chiffre d’affaires, dont plus de 80 % sous forme d’abonnements à nos plateformes de services. Ce modèle nous assure des revenus récurrents même en cas de mauvaise conjoncture. Nous enregistrons les bénéfices de notre politique d’investissement commercial menée en 2023. Cette stratégie avait d’ailleurs déplu aux investisseurs - entraînant une baisse du cours de l’action Esker - parce qu’elle avait momentanément fait baisser notre rentabilité.