Haute-Garonne
"50% de notre chiffre d'affaires est sécurisé au-delà de 2030"
Interview Haute-Garonne # Aéronautique et spatial # Fusion-acquisition

Christian Cornille président de Mecachrome "50% de notre chiffre d'affaires est sécurisé au-delà de 2030"

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Le groupe Mecachrome, fabricant de pièces et sous-ensembles métalliques (automobile, défense, naval, énergie, spatial), compte parmi les cinq plus grands fabricants de pièces pour l’aéronautique en Europe. Basé à Blagnac (Haute-Garonne) et détenu par Tikehau Capital (64 %) et Bpifrance (36 %), il emploie 5 000 personnes réparties sur 24 sites dans 5 pays différents. Après avoir connu une année 2023 record, le groupe enregistre une croissance plus modérée en 2024. Président du groupe depuis 2019, Christian Cornille dresse un état des lieux complet de la situation.

Christian Cornille, président du groupe Mecachrome : "La situation a été très compliquée à gérer mais nous avons passé toutes ces échéances avec nos partenaires financiers". — Photo : Mecachrome

L’année dernière, Mecachrome affichait un chiffre d’affaires record à 605 millions d’euros, représentant une croissance de 20 %. Qu’en sera-t-il en 2024 ?

Nous devrions terminer l’année avec un chiffre d’affaires d’environ 640 millions d’euros. Notre croissance, en 2024, sera donc plus modérée, essentiellement en raison de deux accidents industriels qui vont nous faire perdre une trentaine de millions d’euros. Le premier, c’est Boeing. Nous travaillons en direct pour lui depuis notre usine du Canada mais surtout en tiers 2, via Safran, sur les moteurs Leap-1B, et nous avons subi une baisse du carnet de commandes. Le deuxième, c’est la décision d’Alpine d’arrêter le développement du moteur de Formule 1 à compter de 2026. Nous avions fait les investissements nécessaires pour accompagner Renault et la déception a été grande de devoir nous arrêter en cours de route parce que le sport auto fait aussi partie de l’ADN de notre société depuis plus de 40 ans. Enfin, nous nous sommes heurtés cette année à des difficultés de cash.

Que voulez-vous dire ?

Notre croissance nous amène à investir, à faire des travaux dans nos usines, à procéder à de nombreux achats de matières en avance de phase. Ceci creuse notre trésorerie. Nous sommes aussi dans une phase très forte de remboursement de l’ensemble des emprunts que nous avons souscrits pendant le Covid et qu’il a fallu renforcer. La situation a été très compliquée à gérer mais nous avons passé toutes ces échéances avec nos partenaires financiers. Depuis deux ans, nous remboursons la totalité de nos prêts à l’heure. Mais le soutien du secteur bancaire n’est pas là. Il considère que nous sommes trop endettés et ne nous accorde plus aucune ligne de crédit. Nous avons heureusement la chance de recevoir l’aide de certains de nos clients, comme Airbus, Airbus Helicopters ou Thales.

Comment vous aident-ils ?

En donnant des garanties aux prêteurs pour acheter des machines, par exemple, ou en nous faisant de l’avance de cash. Il y a une vraie mobilisation de la filière pour que nous puissions traverser cette période et pour que nous puissions continuer à livrer. Je pense que nous serons dans la même situation en 2025, avec des banquiers qui ne bougeront pas. Mais les choses sont claires : fin 2025, nous redeviendrons fréquentables parce que nous aurons remboursé une grande partie de nos emprunts. Je suis sûr que les banquiers reviendront autour de la table. Mais c’était en 2024 et en 2025 qu’il fallait nous aider. On saura s’en rappeler.

Mecachrome est-il porté par la croissance de ses clients aéronautiques, hormis Boeing ?

Oui. Thalès, Dassault et Airbus poursuivent leurs succès commerciaux. Safran rencontre des difficultés avec Boeing mais je ne doute pas que Boeing revienne dans le jeu et que nous retrouvions des rythmes de production significatifs à partir de 2026. Globalement, le marché est très bien orienté. Nous avons également une très belle couverture contractuelle : 50 % de notre chiffre d’affaires est sécurisé au-delà de 2030, parce que nos clients nous font confiance. Nous en finissons par ailleurs avec deux années au cours desquelles nous avons été impactés par l’inflation. Pendant cette période, nous étions obligés de négocier pied à pied cet impact dans notre base de coûts, avec des répercussions chez nos clients. Cette séquence se termine et nous avons pu accepter une nouvelle base de prix avec tous les donneurs d’ordres (Thalès, Dassault, Airbus, Bombardier…), sauf Safran.

Qu’en est-il de la situation de vos propres fournisseurs ?

Nous avons connu un début d’année 2024 délicat avec notre supply chain, marquée notamment par le dépôt de bilan de trois de nos fournisseurs. Nous avons fait en sorte de gérer ces défaillances, soit en favorisant la reprise de sociétés par d’autres groupes industriels, soit en reprenant nous-mêmes des actifs, comme nous l’avons fait cet été avec ceux de l’entreprise Espace. Nous avons repris la quasi-totalité de ses salariés en France, les bâtiments, les machines et les contrats d’achat (Mecachrome a repris à la barre du tribunal de commerce de Saint-Nazaire en août 2024 138 des 145 salariés de cet usineur basé à Saint-André-les-Eaux en Loire-Atlantique, ainsi que 120 collaborateurs de l’usine tunisienne de la société, NDLR). Nous essayons surtout aujourd’hui de rattraper les retards de livraison qui s’étaient creusés de manière abyssale dans cette société pour pouvoir nous-mêmes livrer nos clients. C’est un travail en profondeur que de la transformer et la réorganiser, qui nécessite une mobilisation de tous les instants. Mais Mecachrome a cette capacité à faire, parce que nous avons la taille pour nous le permettre et des collaborateurs de talents.

Ces efforts portent-ils déjà leurs fruits pour Espace ?

Oui. Nous sommes à la manœuvre depuis le mois d’août et nous pensons que la situation sera meilleure à la fin de l’année. Espace rencontrait des soucis sur l’usinage, qui était son goulet d’étranglement. Il se trouve que nous sommes des spécialistes de l’usinage. Nous connaissons ce business par cœur et nous sommes allés vite. Dans le métier de tôlerie, c’est la même chose. Pour le métier de l’assemblage, c’est plus compliqué. C’est là qu’Espace a laissé des ardoises un peu partout et il est difficile de restaurer la confiance avec les fournisseurs, a fortiori avec ceux du domaine de la cabine, que nous ne connaissions pas.

Mecachrome pourrait-il reprendre d’autres fournisseurs en difficulté ?

Nous avons tellement à faire pour notre croissance interne que nous ne regardons plus aujourd’hui les opportunités de croissance externe (Mecachrome a acquis WeAre Group et Rossi Aero en 2022). Nous n’effectuerons pas de grands mouvements stratégiques en 2025. Nous voulons nous focaliser sur le remboursement de nos dettes et sur la livraison de nos clients. En revanche, il n’est pas exclu que nous soyons obligés, comme cette année, de faire de la croissance externe de manière défensive, pour sauver des situations opérationnelles catastrophiques. Nous avons en tête deux ou trois sociétés sur lesquelles nous pourrions être obligés d’intervenir.

Le 28 octobre 2024, Christian Cornille, président du groupe Mecachrome (à droite), et José-Maria Trujillano, directeur des achats d’Airbus Atlantic, signent un accord stratégique — Photo : Mecachrome

Le 28 octobre 2024, le groupe a conclu un accord stratégique avec Airbus Atlantic. En quoi celui-ci est-il particulièrement important pour Mecachrome ?

Airbus Atlantic est notre client numéro un (Mecachrome est son fournisseur principal pour les pièces élémentaires et sous-ensembles, livrant plus de 3 millions de pièces par an, NDLR). L’accord concerne l’ensemble de notre portefeuille avec lui, que nous renouvelons en totalité, avec une extension des contrats pour un minimum de 5 ans de plus. Il s’agit d’une signature très importante qui nous donne de la visibilité pour investir et qui va nous permettre de rassurer les banques puisque le carnet de commandes est impressionnant. Nous nous sommes aussi mis d’accord sur une nouvelle base de prix très claire. Cet accord sécurise une grosse partie de notre portefeuille d’aérostructures, qui représente à peu près 50 % de notre chiffre d’affaires et il sécurise aussi une partie de notre supply chain. Nous allons pouvoir signer nous-mêmes des accords avec nos propres fournisseurs et leur offrir de la visibilité. Sont concernés, les pièces de tôlerie, les pièces mécaniques d’usinage et les gros sous-ensembles d’aérostructure, comme les cases de train avant ou les planchers.

Quel est le prochain gros investissement industriel gravé sur votre feuille de route ?

Mecachrome investit plus de 30 millions d’euros chaque année pour maintenir son parc machines à niveau. Et nous avons un projet de Focus Factory à Amboise, mobilisant un investissement de plus de 40 millions d’euros. Il s’agit d’une usine totalement automatisée pour fabriquer des pièces de grandes dimensions pour Airbus, capable de garantir à notre client une robustesse de processus qui permet des “on time delivery” à 100 %. Nous avons démontré ce savoir-faire à Safran et à Porsche dans nos deux Focus Factory de Sablé-sur-Sarthe. Nous avons sécurisé 30 % du projet d’Amboise en autofinancement et nous cherchons encore des financements publics et privés pour le mener à bien. Nous continuons de nous battre en présentant des dossiers aux autorités et à nos partenaires bancaires parce que nous sommes convaincus que ce concept représente le futur de notre business.

Haute-Garonne # Aéronautique et spatial # Fusion-acquisition # Commercial # Innovation # Investissement industriel