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Enquête Quand les tiers-lieux investissent la campagne alsacienne

Par Fabrice Voné, le 18 octobre 2023

Les tiers-lieux vont-ils redessiner la ruralité de demain ? Après s'être développés en ville, ces espaces hybrides, qui oscillent entre la maison et le lieu de travail tout en prônant le faire ensemble, se multiplient dans les territoires. En Alsace, les initiatives fleurissent créant des passerelles parfois inédites avec le tissu économique classique.

Le tiers-lieu géré par le Collectif Or du commun à Andolsheim à proximité de Colmar.
Le tiers-lieu géré par le Collectif Or du commun à Andolsheim à proximité de Colmar. — Photo : DR

Simple effet de mode ou lame de fond appelée à redessiner les territoires ? En l'espace de deux ans, le nombre de tiers-lieux est passé de 2 500 à plus de 3 500 en France et, si la dynamique se poursuit, "ils seront 5 000 en 2025", estime France Tiers-lieux, le groupement d'intérêt public qui regroupe quatre ministères (Transition écologique, Travail, Enseignement supérieur et Recherche, Économie), l'Agence nationale de la cohésion des territoires et l'association nationale des Tiers-Lieux. "Ils forment l'autre visage de la France qui innove. Loin des projecteurs, les tiers-lieux développent une économie plus écologique, sociale et solidaire", salue Patrick Levy-Waitz, président de France Tiers-Lieux.

Redonner vie à un patrimoine parfois oublié

L'Alsace n'échappe pas à la tendance. Après s'être développés dans les villes, ces endroits hybrides dédiés au "faire ensemble", où l'on croise aussi bien des start-up que des travailleurs nomades, où le café gratuit coule à flots non loin de la pièce allouée au baby-foot, commencent à fleurir en périphérie et dans les campagnes. Sous des formes parfois atypiques comme "La place du village" qui s'est ouvert en début d'année dans un Ehpad à Saint-Pierre ou "l'Oasis Multikulti" qui accueille une microbrasserie à Mietesheim. Ces initiatives permettent aussi de donner une seconde vie à un patrimoine parfois oublié comme l'ancien presbytère de Breitenau reconverti en espace de cotravail qui accueille des autoentrepreneurs. D'autres ont pris un virage résolument culturel, genre MJC du futur.

"Depuis le Covid, on est dans une phase de transition. On sent une forme d'émulation dans ces lieux où les gens peuvent réfléchir ensemble à un projet", note Pauline Jung, élue en charge du numérique à la Région Grand Est. Encouragées par l'État, les collectivités déploient tout un panel d'aides pour soutenir cette dynamique en milieu rural. "Ce sont des lieux qui créent du lien social et qui valorisent des initiatives collectives ancrées sur un territoire, poursuit-elle. Ces espaces peuvent devenir des acteurs centraux de la vie d'un territoire au travers d'activités hybrides tout en contribuant au développement économique et à l'activation de ressources locales".

Pauline Jung, élue en charge du numérique à la Région Grand Est.
Pauline Jung, élue en charge du numérique à la Région Grand Est. - Photo : DR

Des licornes et des marraines au soutien de l'entrepreneuriat féminin

À la tête du Collectif Or du Commun, qui promeut l'entrepreneuriat au féminin, Marina Patroucheva fait figure de pionnière. En 2016, à l'issue d'un congé parental, elle lance son activité de consultante en levée de fonds. "J'ai vite ressenti le manque de collègues et de rituels qu'on peut avoir quand on est salariée". Elle se retrouve dans un vague espace de coworking dans la zone industrielle de Colmar "à partager un quart de table de ping-pong avec la musique à fond". L'expérience tourne court mais elle fait la rencontre d'autres femmes en reconversion ou jeunes créatrices d'entreprise dans les secteurs de la formation, l'artisanat ou encore le bien-être. Elles aussi souhaitent rompre l'isolement tout en développant leur activité. Ensemble, elles se constituent en association et multiplient les événements.

Le Collectif Or du Commun défend l'entrepreneuriat au féminin à Andolsheim.
Le Collectif Or du Commun défend l'entrepreneuriat au féminin à Andolsheim. - Photo : DR

En 2019, elles se mettent en quête d'un lieu adapté. "J'avais écrit une lettre aux 20 maires de l'agglomération de Colmar en leur demandant s'ils n'avaient pas d'espaces inoccupés auxquels ils souhaitaient donner une seconde vie", se souvient Marina Patroucheva. Seule la commune d'Andolsheim lui répond et lui propose un ancien bâtiment à la location, appartenant jadis à l'Inspection académique, d'une superficie de 200 m2 et agrémenté d'un jardin partagé avec le personnel de la mairie. Avec son aile dédiée au coworking, sa salle de formation pouvant réunir jusqu'à 40 personnes, ses bureaux privatifs et ses deux salariées, le tiers-lieu s'apparente aujourd'hui à un cocon. Chaque année, le Collectif Or du Commun développe le Licorne challenge, programme en huit étapes qui amène une dizaine de femmes vers l'entrepreneuriat. "On travaille des notions de leadership avec des techniques théâtrales et de l'équicoaching. Dans ce parcours, il y a beaucoup d'exemplarité, de témoignages et de narration", détaille Marina Patroucheva. Financé par Bpifrance et les collectivités, ce dispositif fait également intervenir les entreprises alsaciennes à hauteur de 5 000 euros sur un montant global de 25 000 euros. En effet, chaque "licorne" bénéficie d'une "marraine" en la personne d'une cheffe d'entreprise. "Elles se rencontrent au cours d'un afterwork et forment un binôme. Le rôle de la marraine est d'accueillir sa filleule dans son entreprise pour passer une demi-journée ensemble. Cela crée un lien de confiance et d'amitié qui peut perdurer. Chez nos participantes, il y a un tropisme pour la prestation de services et l'entrepreneuriat en solo. Mais je souhaite les associer à des femmes qui sont à la tête de PME pour élargir leur horizon." Pour la directrice, les tiers-lieux peuvent être des sources d'inspiration pour les entreprises au-delà du coworking. "Parce qu'on organise des séances de créativité, en travaillant dans une ambiance moins formelle et en mélangeant des métiers".

Réduire la fracture numérique

Changement d'ambiance à Ribolab, situé à Ribeauvillé où une poignée de bénévoles, dont quelques retraités, dispensent de leur sens de la débrouille dans un lieu dédié au partage de savoirs. "En 2018, la mairie souhaitait un lieu pour lutter contre la fracture numérique", se remémore Joseph Pfeiffer, président de ce FabLab qui propose des formations pour un public allant de "10 à 77 ans". Disposant d'un parc informatique avec 10 postes de haute performance, ce tiers-lieu situé à côté de la médiathèque est également équipé de quatre imprimantes 3D, d'une fraiseuse CNC, d'une découpe laser et d'un outillage digne de la caverne d'Ali Baba. Ses membres réalisent parfois des travaux à la demande pour des associations et la municipalité qui les sollicite au moment d'effectuer des décorations de Noël. Une section drones complète l'offre de Ribolab.

Ouvert en 2018, Ribolab rayonne largement au-delà de Ribeauvillé avec ses formations dédiées au numérique.
Ouvert en 2018, Ribolab rayonne largement au-delà de Ribeauvillé avec ses formations dédiées au numérique. - Photo : Fabrice Voné

Au niveau des formations, des partenariats ont été noués avec les collèges et les lycées, la CCI, les collectivités, la mission locale, Pôle Emploi ainsi que la pépinière d'entreprises du Muehlbach basée à Bergheim. "On a constaté que 240 postes étaient non pourvus dans le domaine du numérique dans le bassin d'emploi de Colmar et Sélestat", souligne Joseph Pfeiffer.

Un chiffre d'affaires de 882 M€ au niveau national

L'Agence de développement d'Alsace (Adira) publiait en juin 2022 une étude sur les tiers-lieux en Alsace, en dénombrant 96. La plupart (55) sont basés  Strasbourg, suivis de Mulhouse (11) et Colmar (4). Les 26 autres sont basés dans les autres communes alsaciennes. "Ils ont vocation à devenir des maillons intermédiaires au sein des territoires permettant de structurer les changements des modes de travail : télétravail, free-lance, augmentation de la mobilité pour raisons professionnelles", mentionnait l'agence de développement économique. "Il y a un véritable enjeu à construire un maillage de tiers-lieux d'activité. Ils pourraient accueillir des salariés pendulaires, pouvant pratiquer le télétravail, qui se rendent actuellement vers les grands centres urbains. Le télétravail présente des intérêts pour les salariés, les organisations et les territoires. Il répond à la fois aux enjeux sociétaux, de ressources humaines (attractivité des entreprises), socio-économiques (attractivité économique des territoires) et environnementaux (mobilités, engorgement vers les villes)".

Comme à Haguenau, où Paddock Academy promeut le tissu industriel avec le soutien du Réseau d'Industriels Innovants d'Alsace du Nord (Resilian). Chaque année, ce tiers-lieu impulsé par l'assureur Claude Casterot organise "Factory", événement qui réunit des industriels et des start-up. De son côté, France Tiers-Lieux indique que ces nouveaux espaces génèrent un chiffre d'affaires de 882 millions d'euros - dont la moitié provient de subventions publiques - et 24 727 emplois pour les 3 500 tiers-lieux recensés dans l'Hexagone. "En deux ans le chiffre d'affaires moyen par tiers-lieu est passé de 100 000 € à 246 000 €", se félicite la structure. "C'est un écosystème en plein essor", confirme Pauline Jung.

Obernai complète son offre

Si les projections à court terme se veulent optimistes, les projets se multiplient. L'un d'eux est en cours d'achèvement à Obernai qui présente la particularité de compter 12 000 habitants et 9 500 emplois. "Il y a une évolution des métiers et des entreprises, entre le digital et le numérique. Il faut qu'on ait des séquences et un lieu qu'on puisse identifier pour des personnes qui sont dans la création d'entreprise et les start-up", explique Bernard Fischer, le maire de la ville. Le "sien" verra le jour en début d'année prochaine à La Divinale, nouveau parc d'activités tertiaires porté par la société KS Groupe sur la friche industrielle de l'ancienne cave viticole. Moyennant un investissement de 2 millions d'euros comprenant également des travaux, la communauté de communes du Pays de Sainte-Odile, dont Bernard Fischer est président, a fait l'acquisition d'un plateau modulable de 660 m2 équipé d'une terrasse. Une personne sera recrutée, en complément d'un agent de la collectivité, pour assurer l'animation et la gestion de l'espace. "Nous souhaitons que ce soit un incubateur, un lieu de travail et d'échanges pour créer des mini-pans d''économie complémentaires". Comme le chaînon manquant du monde de demain.

Obernai (10 000 habitants) va ouvrir son tiers-lieu au début de l'année 2024 dans l'ancienne friche de la cave viticole.
Obernai (10 000 habitants) va ouvrir son tiers-lieu au début de l'année 2024 dans l'ancienne friche de la cave viticole. - Photo : DR

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