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Interview Anny Courtade (E.Leclerc) : « Rien ne m'a jamais paru impossible »

Par Olivia Oreggia, le 25 avril 2019

Seule femme dans un monde d’hommes, elle préside depuis 30 ans la Lecasud, la centrale d’achat Leclerc du Sud-Est, première entreprise commerciale de la Région Sud (1,3 Md€ de CA, 54 magasins). Il ne faut se fier ni à son petit gabarit ni à son âge (79 ans), Anny Courtade garde intacte une passion et une énergie inspirantes, de celles qui l’ont guidée tout au long d’un parcours pour le moins étonnant. Si elle conserve son magasin au Cannet (Alpes-Maritimes), elle a décidé de ne plus se représenter à la tête de la Lecasud.

Élue depuis 1989 à la tête de la Lecasud, centrale d'achat des centres Leclerc du Sud-Est,  Anny Courtade veut aujourd'hui "prendre un peu de recul".
Élue depuis 1989 à la tête de la Lecasud, centrale d'achat des centres Leclerc du Sud-Est, Anny Courtade veut aujourd'hui "prendre un peu de recul". — Photo : Olivia Oreggia

Enseignante, comment êtes-vous devenue directrice de magasins Leclerc ?

Anny Courtade : Professeur de lettres, je gagnais 700 francs par mois. Après la mort brutale de mon mari en 1968, j’ai rencontré Jeanine Suchet qui fut initiatrice des centres Leclerc dans le Sud-Est. Nous sommes devenues amies. Elle me demandait toujours ce que je fichais dans l’Éducation Nationale ! C’est vrai que je trouvais les vacances horriblement longues. Pendant l’été 1974, pour m’occuper, j’ai travaillé dans les rayons. J’ai beaucoup aimé l’entreprise. À la fin, Jeanine Suchet me dit ce qui ne fallait pas me dire : « T’es pas cap' de quitter la sécurité de l’Education Nationale ! Le magasin du Cannet est à reprendre ». Je ne savais pas ce qu’était une facture. J’avais une maîtrise sur l’œuvre de Ronsard, ce n’est pas la voie royale pour vendre des petits pois. J’ai réfléchi 48 heures et j’ai repris le supermarché. Ça ne m’a pas effleuré l’esprit que ça pouvait mal se passer. La gestion, la comptabilité, le commerce, j’ai tout appris. Il y avait 25 employés, il y en a aujourd’hui 80. Ce magasin, je le garde jusqu'à la fin. J'y étais encore ce matin. Ça fait 45 ans mais je n'en ai pas assez parce ce qu'il y a de formidable, c'est la transmission, les équipes.
En 1989, j’ai ouvert le magasin de Saint-Raphaël. En 1995, j’ai racheté l’ancien Super M du Cannet-Rocheville. On l'a fermé deux mois et on a doublé le chiffre d'affaires. Je l’ai revendu en 2010. Moi, ce qui me passionne, c’est de faire.

En 2012, à Cannes-la Bocca, vous portez le projet de Ranguin, qui va bien au-delà d’un supermarché.

A.C. : C’était au nom des miens. Je viens d’une famille extrêmement pauvre, des mineurs italiens qui ont fui la misère et le fascisme pour travailler dans des carrières au Dramont, dans le Var. J’ai été élevée dans ces corons au soleil, sans eau, ni électricité. Mais je n’étais pas malheureuse. Ranguin était un quartier en déshérence. Je trouvais ça lamentable. Bernard Brochand, alors maire, voulait le refaire. Je lui ai dit qu’il lui fallait une locomotive. J’ai pris un architecte de renom, Jean-Michel Wilmotte, pour ne surtout pas faire une boîte à sardines. On a construit 55 logements en habitat social avec des terrasses, un centre médical. J’ai investi 58 M€, une vraie folie ! Il marche très bien. Je ne le regrette pas. À Mougins l’an dernier, j’ai fini un drive avec 177 logements en habitat social.

Est-ce le rôle d’un chef d’entreprise de mener de tels projets à vocation sociale ?

A.C. : Les chefs d’entreprise sont les derniers aventuriers. Ils risquent ce qu’ils ont… ou ce qu’ils n’ont pas d’ailleurs ! Les 58 M€ que j’ai investis à Ranguin, je les ai empruntés, il faut les rembourser. Le chef d’entreprise ne doit pas faire que du profit. Chez Leclerc, on a une règle : on distribue 25 % de résultats avant impôts au personnel. Il faut être une entreprise citoyenne. Je m’y attache aussi avec les 650 gamins dont on s’occupe à l’AS Cannes Football dont je suis vice-présidente ou avec les 250 petites filles du volley, je suis présidente d’honneur du Racing Club de Cannes. Il y a dans le sport les mêmes valeurs que dans l’entreprise : but commun, respect de l’autre, dépassement de soi. Ces jeunes feront le limon de la société, ce sont eux que nous embaucherons.

Depuis 30 ans, vous êtes élue à la tête de la Lecasud, première entreprise commerciale de la région.

A.C. : La meilleure des chances que j’ai eue, ce sont mes handicaps. J’étais orpheline de mère à 2 ans. Heureusement, mon institutrice à l’école communale a tout fait pour que je ne sois pas placée comme bonne à tout faire à 12 ans. J’ai été veuve à 27 ans et à nouveau à 40 ans. Il faut assumer et survivre. Ça m’a donné une force invincible. Rien ne m’a jamais paru impossible. La preuve, aujourd’hui il y a 16 présidents de région au sein de Leclerc et je suis la seule femme, élue que par des hommes depuis 30 ans… il faut le faire ! Je suis aussi la seule femme à siéger au comité stratégique du groupe. C’est une anomalie mais c’est comme ça.

Vous n’en avez jamais assez ?

A.C. : Quand vous êtes à la tête d'une entreprise comme Lecasud dans laquelle il n'y a que des patrons, à égalité, il faut fédérer tout le monde ! Aujourd'hui, il y a 53 hommes et moi, avec des personnalités très fortes. Trente ans de présidence, c'est beaucoup. C’est une fonction bénévole. Vous avez toutes les responsabilités et donc tous les emmerdements. Je vais prendre du recul. Je ne me représenterai pas. J’ai beau leur dire, ils ne le croient pas. Mais je vais le faire. Là je cherche de nouveaux projets.

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