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Naval

Interview "Cinq ans pour devenir le meilleur fabricant de bateaux d’Europe"

Entretien avec Walter Ceglia, PDG de Couach

Propos recueillis par Caroline Ansart - 07 décembre 2017

Le chantier naval du bassin d’Arcachon ne se contentera pas de sa place de leader français des superyachts. Walter Ceglia, le PDG de Couach depuis un an et demi, voit grand. Mots d’ordre: innovation, diversification, performance, fierté et optimisme. Une nouvelle société vient d’ouvrir à Abu Dhabi, une autre est prévue d’ici la fin de l’année.

Walter Ceglia, PDG de Couach
Walter Ceglia, PDG de Couach — Photo : Marc de Tienda

Le Journal des Entreprises : En plus des yachts qui ont fait l’histoire et la renommée de la marque, l’entreprise construit des bateaux militaires depuis quelques années. Comment va Couach aujourd’hui ?

Walter Ceglia : « L’entreprise va bien. Elle est dans une phase de développement important. Nous sommes en train d’exécuter notre projet militaire et cela se passe très bien (en 2015 Couach a décroché un important marché de sous-traitance pour la fabrication de 79 intercepteurs pour l’Arabie Saoudite, NDLR). Nous sommes parfaitement dans les temps et les 25 bateaux déjà sortis ont “zéro défaut”. Grâce à cette commande, la partie militaire correspond aujourd’hui à 70% de notre chiffre d’affaires, qui est de 60 millions d’euros.

Pour la première fois, vous avez lancé cette année la construction d’un superyacht de 37 mètres sans qu’il ait été commandé au préalable. A-t-il trouvé preneur depuis ?

Wa.Ce : Nous sommes au démarrage de la construction. Lorsqu’il s’agira de penser à l’aménagement, à la décoration, aux finitions, c’est le client qui choisira. D’ici là il sera vendu. Nous sommes déjà en négociations sur plusieurs demandes...

Qu’est-ce qui vous surprend le plus sur le marché actuel des yachts?

Wa.Ce : Il vit sur des acquis. C’est une industrie qui a toujours fonctionné avec des normes et des règles, mais aujourd’hui on est devant une révolution. La mer va devenir aussi importante que la route. L’intelligence artificielle aujourd’hui développée dans le monde automobile concernera aussi les bateaux. L’innovation aura un poids très important dans les années à venir. D’abord parce que ça suit l’histoire, et ensuite parce que nous aurons davantage de contraintes environnementales. Quand j’étais chez Converteam dans la partie marine - plateformes offshore, marine marchande -, on voyait les changements arriver. Aujourd’hui, nous nous positionnons pour être un véritable acteur.

Vous avez créé un service R&D, c’est sa principale mission ?

Wa.Ce : Pas que. Ils travaillent effectivement sur ces innovations, mais doivent aussi développer des bateaux performants dans tous les sens du terme. On commence à devancer les demandes des clients, et c’est ce qui fera la différence dans le monde maritime. Je l’ai vécu dans l’énergie, je l’ai vécu dans l’automobile.

La cause environnementale est aussi un enjeu...

Wa.Ce : Oui bien sûr. L’un de nos derniers modèles, le 40 mètres Lounge, est complètement hybride. Toute la ligne Lounge sera hybride. Le chantier a été récompensé en octobre du label La Vague bleue (traitement des déchets).

Quel est aujourd’hui votre plus grand défi en tant que chef d’entreprise?

Wa.Ce : Je viens d’un monde totalement différent. De l’énergie, de l’automobile. J’ai vu des progrès énormes qu’on a pu accomplir, auxquels personne ne croyait au début. En Amérique Latine, on est passé d’une unité qui faisait 20 M€ à 700 M€ en cinq ans. Quand vous avez vécu ça, vous savez que vous pouvez le faire. Il vous faut l’amener avec vous, sans effrayer, sans déstabiliser, en intégrant la nouvelle culture de l’entreprise. Il faut emmener toute l’équipe sans perdre personne, lui faire comprendre qu’elle peut le faire. Si demain je vous dit “venez avec moi sur l’Everest”, vous allez me dire non. Pourtant vous en êtes peut-être capable. A moi de trouver comment vous amener à y croire. Mon défi, c’est aussi d’insuffler l’optimisme italien face à la culture française souvent trop réfléchie. Couach est une marque extraordinaire, avec un potentiel extraordinaire, j’en suis convaincu.

Si demain vous recevez une commande aussi importante que celle en cours pour l’Arabie Saoudite, seriez-vous capable d’y répondre, tant du point de vue technique qu’humain ?

Wa.Ce : Oui, sans problème. J’ai un plan techniquement pour multiplier par deux la capacité de notre site.

Est-ce compliqué pour recruter ?

Wa.Ce : Ce n’est pas une question que vous vous posez le jour où vous devez recruter. Vous devez y réfléchir en amont. Ici, nous travaillons avec le lycée de la Mer, tout proche. Nous avons recruté plus d’une dizaine d’apprentis, c’est beaucoup. Nous préparons l’avenir en permanence. De nouveaux chefs d’atelier vont être accompagnés par des seniors pendant trois ou quatre mois. Cela marche très bien. Il y a beaucoup de transmission de savoir.

Essayez-vous tant que possible de fonctionner avec des locaux ?

Wa.Ce : Oui, pour une raison très simple : on veut de la flexibilité. Un local qui est compétitif aura le business en priorité. Seuls les motoristes et les fournisseurs de jets par exemple échappent à la règle, parce qu’ils sont ailleurs dans le monde, pas ici en tout cas. Là, nous sommes obligés de faire appel à l’extérieur.

Vous trouvez l’excellence ici ?

Wa.Ce : Oui, je l’ai. J’ai des fournisseurs qui sont super. Je ne crois pas du tout en la délocalisation. Là où vous gagnez c’est sur la matière, sur le design du produit, sur l’innovation; c’est là que vous faites la différence. Ce n’est pas sur les trois centimes que ça se joue entre Bordeaux et ailleurs.

Qu’est-ce qui vous inquiète ?

Wa.Ce : La cyclicité du marché. Entre les pics d’activité, il faut créer de la récurrence. D’où l’importance de mêler activité militaire, plaisance, et diversification. Cela permet de passer à travers les creux du marché.

Vous imaginez vous diversifier davantage ?

Wa.Ce : Oui. Je vous dirais dans quoi le moment venu, quand l’opportunité se présentera. On regarde toujours. Il faut rester ouvert d’esprit et saisir les opportunités. Ce que l’on a fait sur le refit à Toulon (le plus grand chantier de réparation et de maintenance de yachts de l’arc méditerranéen). C’est une très belle activité, alors pourquoi pas.

Vous comptez également travailler pour d’autres marques. Quelle part cette activité représente-t-elle ?

Wa.Ce : On démarre. Nous sommes encore tenus à la confidentialité sur le sujet. Mais nous pourrons bientôt vous dévoiler nos partenaires...

Que vous inspirent les discussions sur la taxation des yachts ?

Wa.Ce : Cela ne me fait ni chaud ni froid. Je ne sais pas si une personne très fortunée verra sa vie changée. Cela ne m’inquiète pas plus que ça, surtout que je ne vends pas énormément de yachts en France. Mais c’est une contrainte de plus. Or, j’ai plutôt une idée très libérale de l’économie.

Comment accueillez-vous les sollicitations de fournisseurs ou de partenaires éventuels ?

Wa.Ce : Très bien ! Rien qu’aujourd’hui j’ai des appels pour deux projets. On cherche toujours de l’innovation. Ce n’est pas parce que nous avons créé notre service R&D que nous sommes fermés, on ne peut ni tout faire ni tout imaginer !

Les banques vous suivent-elles facilement ?

Wa.Ce : Elles nous aiment de plus en plus [sourire]...

Dans cinq ans, Couach c’est quoi ?

Wa.Ce : Le meilleur fabricant de bateaux d’Europe. Nous aspirons vraiment à être reconnus dans la fabrication, comme irréprochables. Aujourd’hui beaucoup de chantiers font des promesses sans tenir les délais ou la qualité. Pour l’instant, sur mes contrats, j’ai toujours livré à l’heure et avec une finition sans aucun défaut.

De quoi êtes-vous le plus fier en tant que dirigeant ?

Wa.Ce : Je suis fier quand le personnel est convaincu de pouvoir le faire. C’est une entreprise avec une histoire très particulière. Il y a eu une banqueroute, un dirigeant disparu (Fabrice Vial assassiné sur son yacht en Corse en août 2011, NDLR), il faut que le personnel soit fier de ce qui est accompli. Et pas seulement de ce qui a été fait depuis 120 ans, mais fier de ce que l’on est aujourd’hui. Il faut se projeter et dire qu’on va y arriver. Le monde est beaucoup plus compétitif. Nous ne sommes pas les seuls à essayer de vendre des bateaux dans les pays émergents. La réussite de notre projet militaire procure de la fierté à tout le monde ici. Je n’étais pas là le jour de la signature du marché, mais si l’on avait fait un référendum pour savoir combien pensaient à l’époque que l’on allait y parvenir, cela n’aurait peut-être pas été la moitié. Aujourd’hui, beaucoup de salariés sont convaincus de notre capacité à sortir une nouvelle série avec zéro défaut.

Je suis fier aussi de la jeunesse de l’équipe. A part une équipe seniors à certains postes et des “piliers” de notre société, nous nous appuyons sur des gens qui sortent de l’école. Nous croyons en cet équilibre entre expérience et jeunesse.

Avez-vous des investissements prévus ?

Wa.Ce : Oui. Nous avons ouvert l’année dernière une filiale en Arabie Saoudite pour notre département Plascoa (militaire, NDLR), chargée notamment du suivi du marché des intercepteurs, qui fonctionne désormais avec 25 employés. Nous venons aussi d’ouvrir une société à Abu Dhabi en septembre qui fait partie de la holding Nepteam (propriétaire de Couach), avec droit de vente dans toute la région Middle East de tous nos produits, yachts ou militaires, et d’autres marques. Notre premier expatrié est désormais sur place en permanence. Nous allons en ouvrir une autre entre novembre et décembre dans un pays en très fort développement, je n’en dirais pas plus!

Quant au site de Gujan-Mestras, après la diversification dans le militaire, l’étape suivante n’est pas forcément l’augmentation du chiffre d’affaires. Il faut gérer la montée en charge de plusieurs projets à la fois, être à l’aise et continuer à monter en performance. Et ensuite aller sur de nouveaux marchés où il y a une forte demande de bateaux.

Qu’est ce qui vous fait rêver aujourd’hui ? Des bateaux toujours plus grands ?

Wa.Ce : Donner beaucoup de fierté à ce chantier. Qu’il fasse parler de lui pour ses succès. Et montrer, dans un monde dominé par les Italiens, que les Français sont meilleurs. Des bateaux toujours plus grands, non, ça ne me fait pas forcément rêver, mais avec plus d’innovation, oui. »

Propos recueillis par Caroline Ansart

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