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Coups de fouet, fonds publics et taxe verte : ce que propose le Medef pour relancer l'économie après le coronavirus

Par Pierrick Lieben, le 28 mai 2020

Le patronat compte sur l’État pour la relance. Dans son « catalogue de mesures » pour remettre l’économie française sur les rails après la crise du Covid-19, le Medef multiplie les propositions financées par les fonds publics. Aux habituelles demandes fiscales sur les crédits d’impôts ou les allègements fiscaux s’ajoutent ainsi des revendications plus originales, sur le soutien à la demande, les subventions à l’embauche des jeunes, l’entrée au capital d’entreprises stratégiques et même… la création d’une taxe verte.

Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef et du groupe Notus Technologies.
Dans son plan de relance, le président du Medef Geoffroy Roux de Bézieux sollicite l’État pour qu'il « injecte intelligemment de l’argent dans l’économie », le temps que les entreprises se remettent sur pied, après l'épidémie de coronavirus. — Photo : CC0

Oui, face à la crise du coronavirus, le Medef apprécie la dépense publique et les interventions étatiques dans l’économie. Au point que, dans son plan de relance, présenté le 28 mai, l’organisation patronale appelle le gouvernement à poursuivre cet effort - au moins « temporairement », c’est-à-dire le temps que les entreprises « reconstituent leurs marges et leurs capacités d’investissement », précise Geoffroy Roux de Bézieux.

Le président du Medef assume volontiers le recours aux fonds publics. Par « pragmatisme », mais pas seulement : « Les États ont choisi, pour sauver des vies, de ralentir l’économie. Il est donc logique que ce soient eux qui assument les conséquences de ces décisions sanitaires. Ils sont aussi les seuls à pouvoir s’endetter massivement […]. Et c’est un bon investissement pour eux : c’est la seule manière d’éviter une explosion du chômage, une crise sociale, voire politique, et l’effondrement de l’économie. » Et pour rembourser la dette publique, il faut de toute façon « relancer l’économie le plus rapidement possible », justifie-t-il encore.

Pour y parvenir, le patron des patrons met donc sur la table un premier jet de propositions de court et moyen terme.

Favoriser la reprise immédiate par des « coups de fouet »

Avant de construire la relance, il faut consolider la reprise. Moins de trois semaines après le début du déconfinement, le Medef estime que l’activité reste insuffisante (elle serait toujours amputée de 29 % au 25 mai, selon ses fédérations professionnelles) et inégale selon les secteurs (l’industrie et le BTP tourneraient à moins d’un tiers de leur niveau pré-épidémique). D’où une double action demandée sur l’offre et la demande.

• Préserver la trésorerie des entreprises

Pas de révolution sur ce sujet : le Medef plaide surtout pour un maintien des dispositifs existants. À savoir le report des charges sociales et fiscales de juin (mesure jusqu’ici appliquée sur celles de mars à mai) et l’étalement des échéances décalées sur 36 mois (principe déjà entériné par Bercy).

Il y ajoute deux demandes de remboursement anticipé : l’une sur les crédits d’impôt (CIR et CICE) au bénéficie de toutes les entreprises, l’autre sur les créances fiscales liées à un report en arrière (carry-back) des déficits 2016-2019.

• Soutenir la consommation des ménages

« Il nous paraît très important de faire recirculer l’argent à court terme », a justifié Geoffroy Roux de Bézieux, au moment d’exposer ses mesures « coups de fouet » pour relancer la demande. À la manière des primes à l’achat, regonflées par le gouvernement dans son plan pour l’automobile, le Medef a soufflé à Bercy l’idée de l'« éco-chèque ». Cette forme de bons d’achat, financés par l’État (plutôt que par les entreprises, comme c’est le cas en Belgique, d’où vient le concept), serait distribuée aux ménages modestes pour les pousser à la consommation de produits respectueux de l’environnement.

Plus classique, le déblocage anticipé de la participation et de l’intéressement est également avancé comme mesure pour le pouvoir d’achat.

Renforcer les entreprises et l’emploi par de l’argent public

Le choc de la crise du coronavirus sur les entreprises est tel que le Medef n’entend pas débrancher les perfusions de fonds publics tout de suite. Le patron des patrons souhaite plutôt que l’État « injecte intelligemment de l’argent dans l’économie, pour recréer nos capacités productives, de la compétitivité, de l’innovation ».

« L'argent public doit aller là où, soit l’argent privé ne peut ou ne veut pas aller, soit là où il n’est pas disponible. »

Pour Geoffroy Roux de Bézieux, « l’argent public doit aller là où, soit l’argent privé ne peut ou ne veut pas aller, soit là où il n’est pas disponible ». C’est aussi un moyen, selon lui, de rembourser, par la suite, la dette du pays, sans augmentation d’impôts, mais par la création de richesse.

• Moins d’impôts de production

La crise rend encore plus nécessaire l’allègement programmé des impôts de production. Ce qui passerait, pour 2021, par la suppression de la Contribution sociale de solidarité des sociétés (C3S) et la baisse de plafond du taux de la Contribution économique territoriale (CET). Gain estimé : 5 milliards d’euros.

• Plus de fonds propres

Pour les entreprises en difficulté, Geoffroy Roux de Bézieux ajoute à l’annulation des charges reportées, la transformation des prêts garantis par l’État (PGE) en quasi-fonds propres (obligations de longue durée). Au nom de la « souveraineté économique », il souhaite aussi la « création d’un fonds pour intervenir temporairement au capital des entreprises stratégiques en difficulté », sur le modèle de la nationalisation de General Motors, aux États-Unis, en 2009.

• Subventions pour les jeunes

La crainte d’une « génération Covid sacrifiée » doit amener l’État à aider les entreprises à recruter. Deux leviers en la matière : « Exonérer de charges pendant douze mois le premier CDI » signé avec un jeune diplômé et donner 10 000 euros par apprenti engagé à toutes les entreprises, sans limitation de taille ni de niveau de qualification.

• Temps partiel obligatoire dans l’industrie

Proposition originale, quoique dans l’air du temps, le Medef et l’UIMM ont imaginé une « alternative au plan de sauvegarde de l’emploi » dans l’industrie : un site en surcapacité de production, du fait d’une baisse durable et prévisible de ses commandes, pourrait adapter son activité. Il basculerait alors une partie de ses salariés « en temps partiel obligatoire, en quelque sorte, en compensant leurs pertes de revenu ».

Par qui et comment ? Le patronat ne répond pas, mais évoque un effort partagé entre l’entreprise, l’Unédic, la formation et « éventuellement » les ouvriers concernés.

• Prudence sur le droit du travail

Pour le reste, Geoffroy Roux de Bézieux s’est montré très précautionneux. Sur l’augmentation du temps de travail, idée qu’il avait lui-même formulée en plein confinement, avant de se faire taper sur les doigts par Bercy, « nous ne sommes pas favorables aux 35 heures à l’envers, c’est-à-dire une augmentation généralisée du temps de travail ». Du fait des divergences de situation entre les secteurs économiques, il renvoie le sujet à des négociations au niveau de l’entreprise. Même réponse pour le prêt de main-d’œuvre et le travail dominical dans le commerce.

« Nous ne sommes pas favorables aux 35 heures à l’envers, c’est-à-dire une augmentation généralisée du temps de travail. »

La prudence était encore de mise sur la revalorisation des salaires (« il faut un effort collectif et global pour essayer d’y contribuer », dans la mesure où « il existe des métiers où la chaîne de valeur est généralement low cost »).

Accompagner l’accélération des transitions dans les PME

Dans son plan de relance, le Medef s’est également intéressé au temps long. Même s’il ne croit pas au « monde d’après », son président avance des pistes pour « reconstruire […] un actif économique à la fois modernisé et durable ». Et comme « nos entreprises ne sont pas toutes égales face aux transitions », il privilégie les mesures ciblées sur les TPE-PME.

• Transition écologique : crédit d’impôt, prêt vert et… taxe carbone

« Quand on est en train de lutter pour sa survie, il y a forcément une difficulté à faire les investissements nécessaires pour décarboner ses process de production… » Pour contourner ce problème, Geoffroy Roux de Bézieux propose deux mesures pour faciliter le financement de ces dépenses : un crédit d’impôt transition écologique, « un peu sur le modèle du CIR » pour la recherche, et un « PGE vert ».

Mais fabriquer écolo coûte cher. Aussi le Medef insiste-t-il sur l’importance du « signal-prix », pour donner de la compétitivité aux productions respectueuses de l’environnement. D’où son appui à une taxe carbone aux frontières de l’Europe. Une idée « libérale », sourit le président de l’organisation patronale, car il s’agit de rétablir une « égalité de concurrence » avec des continents moins regardants sur leur impact écologique.

• Transition numérique : crédit d’impôt et conseil

Là encore, le Medef se concentre sur les PME, parce que « cette crise a montré que toutes celles qui n’étaient pas numérisées souffraient énormément ». Il plaide pour un gonflement du crédit d’impôt innovation et la mise en place d’un programme baptisé "Un consultant numérique pour les PME". L’idée serait d’envoyer ces professionnels, en manque de missions dans les grandes entreprises, au chevet des plus petites, afin de « faire un diagnostic et les encourager à se numériser ». Enfin, comme sur l'environnement, le patronat réclame une fiscalité sur le numérique, mais au niveau mondial.

Le plan du Medef ne manque donc pas d’idées… mais d’un chiffrage. Geoffroy Roux de Bézieux a justifié l’absence de toute estimation de coût par sa volonté de « proposer un catalogue de mesures, dans lequel le gouvernement pourra puiser ». Le patronat a apprécié le soutien de l’État jusque-là. Et quand on aime, on ne compte pas.

Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef et du groupe Notus Technologies.
Dans son plan de relance, le président du Medef Geoffroy Roux de Bézieux sollicite l’État pour qu'il « injecte intelligemment de l’argent dans l’économie », le temps que les entreprises se remettent sur pied, après l'épidémie de coronavirus. — Photo : CC0

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