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Interview Philippe Remaud (Cogedis) : « La transformation numérique est surtout culturelle »

Entretien avec Philippe Remaud, directeur général de Cogedis

Propos recueillis par Isabelle Jaffré - 04 janvier 2021

Cogedis (900 salariés, 75 M€ de CA en 2019), le cabinet d’expertise-comptable de Saint-Thonan (Finistère) est reconnu pour son utilisation des nouvelles technologies. Il déploie actuellement l’intelligence artificielle dans l’entreprise, une transformation amorcée en 2015.

Philippe Remaud est directeur général de Cogedis depuis 2016.
Philippe Remaud est directeur général de Cogedis depuis 2016. — Photo : © Isabelle Jaffré

Quand la transformation digitale de Cogedis s’est-elle amorcée ?

Philippe Remaud : En 2015, nous avions déjà détecté que le numérique allait avoir un impact important sur nos métiers : comptabilité, gestion de patrimoine, ressources humaines, conseil juridique, etc. Transformation digitale, numérique… tout cela était encore un peu flou. Mais nous avions un slogan pour notre plan stratégique 2015-2020 : « 2020 : tous connectés ». Nous avons donc commencé par fournir à toutes nos équipes des smartphones. Cela paraît assez fou aujourd’hui, mais en 2015, tout le monde n’en était pas équipé.

Comment vous y êtes-vous pris ?

Philippe Remaud : Il ne suffit pas de décréter le changement ou de simplement s’équiper d’un nouveau logiciel. Nous avons décidé de transformer d’abord les fonctions supports. Nous avons donc réorganisé notre DSI (direction des systèmes d’information). Nous avions auparavant, comme tout le monde, une DSI unique qui faisait de l’informatique d’application. Aujourd’hui, nous sommes organisés différemment avec trois pôles. Les études, le développement - qui comprend des développeurs - et l’applicatif, auxquels s’ajoute un service qui gère les infrastructures réseaux. Nous avons acquis les expertises en interne, pour gérer les pannes, par exemple.

Quels étaient vos objectifs ?

Philippe Remaud : En 2015, nous parlions de Big Data, mais sans vraiment savoir ce que cela couvrait et ce que l’on pouvait en faire. Aujourd’hui, nous recrutons des datas analystes. Nous avons mis en place un magasin de données. On retraite ces données au service de l’entreprise, mais aussi des clients, que nous connaissons mieux. Par exemple, nous les utilisons pour faire du marketing ciblé. Nous n'allons pas proposer les mêmes offres à un agriculteur, un commerçant, un artisan ou un kiné ! C’est le cas en ce moment avec les aides gouvernementales qui ne sont pas les mêmes selon les secteurs, les tailles d’entreprises, etc. On peut ainsi éviter de proposer une aide à laquelle notre client n’aurait pas le droit. En interne, les données nous servent à déployer nos nouveaux outils de façon plus efficace : pour repérer une mauvaise utilisation, notamment.

Cogedis est basé à Saint-Thonan dans le Finistère.
Cogedis est basé à Saint-Thonan dans le Finistère. - Photo : © Cogedis

Quel a été le coût pour Cogedis ?

Philippe Remaud : Il est certain que notre budget informatique a connu une forte croissance depuis cinq ans. Cela veut aussi dire que nous n’avons pas fait de croissance externe depuis quatre ans. Nous nous sommes concentrés sur la transformation de l’entreprise. Et il fallait financer ce tournant numérique. Il est cependant difficile de donner un montant de l’investissement car il est diffus dans toute l’entreprise : en matériel, CRM, formation, recrutements, etc. La transformation numérique a besoin d’investissements en logiciel, mais surtout elle est culturelle et humaine. C’est cela qui prend du temps. Il y a de la réticence : c’est normal, c’est humain. C’est pour cela que nous avons démarré avec les fonctions supports comme les ressources humaines. Cette direction fonctionne désormais grâce à la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC). Le service de contrôle de gestion est plus réactif sur le pilotage du groupe grâce à la data. Ce socle est indispensable pour la transformation des équipes sur le terrain. Car quand on déploie de nouveaux outils, une nouvelle culture, si cela ne fonctionne pas, les salariés ne peuvent pas adhérer.

Vous en êtes aujourd’hui au point d’utiliser l’intelligence artificielle. Comment la mettez-vous en place ?

Philippe Remaud : En 2015, nous voulions déjà passer à l’automatisation de la saisie comptable. La direction de la recherche et l'innovation technique s’est alors tournée vers l’intelligence artificielle (IA). Mais sur le marché, nous n’avons pas trouvé d’outils assez performants. Nous avons tout de même 19 000 clients, avec des spécificités. La comptabilité d’une exploitation agricole n’est pas la même que celle d’un artisan ou d’un professionnel libéral.

L’intelligence artificielle de notre logiciel fait aujourd’hui moins d’erreurs que les humains.

Nous nous sommes donc rapprochés d’une entreprise parisienne, Dhatim, en 2017. Spécialiste de l’IA des réseaux de neurones dont les principaux clients sont de grands groupes du CAC 40. Nous avons travaillé ensemble : eux apportant l’expertise IA, nous, l’expertise de la comptabilité.

Nous avons entré 1,5 million de factures dans le « moteur » pour l’entraîner. Aujourd’hui, le logiciel sait reconstituer une facture, et ce quelle que soit sa forme. Il sait extraire les bonnes données, qu’importe si elles ne sont pas au même endroit à chaque fois. Il peut également produire le compte comptable d’une entreprise, le compte TVA et le compte analytique. Et à ce stade, il fait moins d’erreurs qu’un humain !

Quels changements cela implique-t-il pour vos salariés ?

Philippe Remaud : Nous sommes en cours de déploiement. Les saisies par nos comptables leur prennent énormément de temps. Demain, ils vont pouvoir scanner les documents et tout ce travail sera fait. Cela va permettre de libérer du temps pour des tâches plus intéressantes. Nos salariés auront davantage de temps à passer avec les clients pour parler stratégie, les conseiller, etc.

C’est un changement qu’il faut faire avant que les équipes soient débordées de travail. Tout le monde n’avance pas à la même vitesse face au changement. C’est une question de tempo. Si l’on déploie trop vite, nous risquons de perdre des gens. Si c'est fait trop lentement, on prend du retard. Nous avons mis quelques années à transformer l’entreprise, le temps de bien définir et de se mettre d’accord sur là où nous voulons aller.

Quels sont les objectifs de Cogedis aujourd’hui ?

Philippe Remaud : 2020, malgré les circonstances, restera une année financièrement convenable. Il y a beaucoup d’incertitudes pour 2021. Notre plan 2020-2025 a pris du retard étant donné la situation. Nous sommes en train de le finaliser mais on peut déjà dire que la transition est derrière nous. L’idée est désormais de proposer des offres à nos clients qui se basent sur la data notamment. Car l’objectif de notre transformation est de grandir en prenant des parts de marché mais aussi en trouvant de nouvelles opportunités de croissances externes.

Philippe Remaud est directeur général de Cogedis depuis 2016.
Philippe Remaud est directeur général de Cogedis depuis 2016. — Photo : © Isabelle Jaffré

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