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Stations de montagne : un modèle "à bout de souffle" ?

Par Déborah Berthier, le 12 février 2024

Déficit économique, investissement trop tourné vers la production de neige, manque de prise en compte du changement climatique : la Cour de comptes dresse un portrait très critique du modèle économique des stations en montagne. En Auvergne-Rhône-Alpes, de fortes disparités apparaissent entre les très grandes stations des Alpes, opérées par des groupes privés et les plus petites, gérées par des collectivités.

La Cour des comptes a contrôlé 42 stations pour réaliser son rapport.
La Cour des comptes a contrôlé 42 stations pour réaliser son rapport. — Photo : Les Orres

Les stations de montagne sont à la traîne. C’est en substance ce que conclut un rapport de la Cour des comptes, paru début février. Très critique, celui-ci estime que, face au changement climatique, le modèle économique des stations s’essouffle et que les politiques publiques ne sont pas à la hauteur des enjeux économiques et environnementaux.

Les raisons d’un modèle qui s’essouffle

En France, le secteur des remontées mécaniques représente 1,6 milliard d’euros. Dont plus de 70 % sont générés dans les départements de la Savoie et de la Haute-Savoie. Mais ce secteur repose sur un tourisme hivernal, qui s’est développé dans les années 1960 et 1970. Or, depuis la fin des années 2000, l’équilibre financier s’est fragilisé.

En cause : une baisse de la pratique du ski, un patrimoine immobilier vieillissant et une réduction des périodes d’enneigement. Des phénomènes qui sont aggravés par le réchauffement climatique. "L’activité de remontées mécaniques nécessite de lourds investissements et un niveau de fréquentation suffisant, permettant de dégager les recettes nécessaires au renouvellement des immobilisations, explique la Cour des comptes. Fragilisées par le manque d’enneigement et l’érosion de leur clientèle, de plus en plus de stations de montagne ne sont déjà plus en capacité d’atteindre l’équilibre d’exploitation."

C’est le cas de Chalmazel (Loire), Le Mont-Dore (Puy-de-Dôme) ou encore Saint-Pierre-de-Chartreuse (Isère), déjà fortement déficitaires. Mais il existe de grandes disparités en matière de vulnérabilité. Car à l’inverse, les très grandes stations, exploitées par des opérateurs privés, comme à Chamonix (par la Compagnie du Mont Blanc en Haute-Savoie) ou aux Arcs (par la Compagnie des Alpes), sont largement rentables. "Ces exploitations sont à même de financer des investissements très significatifs tout en versant des dividendes à leurs actionnaires le cas échéant."

Investir dans la production de neige : une contre-solution ?

Pour faire face à ces évolutions, les acteurs de la montagne ont jusqu’à présent misé en priorité sur la production de neige. Cette stratégie s’est "particulièrement développée en Auvergne-Rhône-Alpes". Notamment car, dans le cadre de son premier plan montagne (2016-2021), la Région a alloué plus de la moitié de ses aides aux investissements de production de neige.

Cette pratique est largement remise en cause par la Cour de comptes. "Son coût est important et son efficacité tend à se réduire avec la hausse des températures, rappelle le rapport, soulignant que dans certains cas, elle pouvait "tendre vers une mal adaptation". À Super-Besse, dans l’Allier, 71 % des dépenses d’équipement ont par exemple été fléchées vers l’augmentation de la capacité de production de neige, ces cinq dernières années. Cette station a "intensifié le recours à l’enneigement artificiel et accru sa consommation d’eau, alors que le schéma d’aménagement et de gestion de l’eau de l’Allier préconise une baisse des prélèvements pour limiter l’impact sur les cours d’eau en aval", critique la Cour des comptes. De manière générale, la Cour regrette que ces investissements soient "trop souvent décorrélés des prévisions climatiques" et sous-estiment l’impact de la production de neige sur les ressources en eau.

Par ailleurs, l’investissement massif dans la production de neige est susceptible d’entretenir un "sentier de dépendance" au ski, qui "ne laisse que peu de place à l’invention d’alternatives".

Une difficile diversification des domaines

Première de ces alternatives : la diversification des activités sur quatre saisons. Après avoir soutenu fortement les investissements dans la production de neige, la Région Auvergne-Rhône-Alpes a, plus récemment, fait monter en puissance sa politique d’adaptation, notamment via l’adoption d’un plan de diversification au sein du plan montagne (15 M€).

Mais sur la question de la diversification, la Cour des comptes est là encore sévère. "Les actions de diversification mises en œuvre sont rarement adossées à un véritable projet. Réalisées au fil de l’eau, elles tendent souvent à reproduire le modèle du ski, fondé sur des investissements importants et une forte fréquentation, sans plan d’affaires permettant d’établir leur pertinence économique. Les initiatives des collectivités territoriales sont peu coordonnées entre elles", estime-t-elle.

L’équilibre économique des équipements de diversification est ainsi "généralement très mal appréhendé". "Les études de clientèle sont fréquemment inexistantes, tout comme les plans d’affaires". Et lorsqu’il existe un suivi financier, celui-ci fait généralement apparaître un déséquilibre. Aux Gets (Haute-Savoie), la commune a multiplié depuis 30 ans les projets de diversification : fort développement du VTT de descente, parc aqualudique, spa, parc nocturne interactif, luge sur rail, parc acrobatique en hauteur, golf, etc. Mais "ces activités sont à ce jour déficitaires et financées par les revenus du ski", regrette la Cour des comptes.

Une forte dépendance aux subventions publiques qui manquent d’une "réelle dynamique de changement"

De manière générale, l’équilibre financier des stations repose largement sur les subventions publiques. C’est surtout vrai pour les stations de petite et moyenne taille. Les stations dont le chiffre d’affaires est inférieur à 15 millions d’euros sont financées à hauteur de 23 % par l’argent public. Ce pourcentage grimpe à 28 % pour les stations qui réalisent moins de 10 millions de chiffre d’affaires annuel.

S’ajoutent à cela les subventions d’investissement versées aux plus grandes stations. Des stations généralement rentables, qui mais perçoivent néanmoins des aides publiques "importantes". On peut notamment citer le soutien de 10 millions d’euros apporté par la Région Auvergne-Rhône-Alpes au projet de liaison téléportée Maurienne-Tarentaise entre Orelle et Val Thorens (39 M€ au total). Ou encore les aides accordées pour l’aménagement de réseaux d’enneigement à Méribel (1,78 M€), aux Arcs (1,46 M€), à Val Thorens (2,50 M€) ou bien à Courchevel (2,22 M€).

Globalement, le rapport regrette que l’État et les régions n’insufflent pas une réelle "dynamique de changement" et une politique pour la montagne, prenant en compte les perspectives du changement climatique. Au vu des fortes inégalités entre stations et du montant important de fonds publics déjà mobilisés, il suggère la mise en place d’une solidarité entre collectivités. Il propose aussi la création d’un fonds d’adaptation au changement climatique destiné à financer les actions de diversification et de déconstruction des installations obsolètes, alimenté par une taxe locale sur les remontées mécaniques.

Le contre-exemple de Chamonix

Dans ce contexte, Chamonix fait figure de contre-exemple. La Cour des comptes lui a consacré un rapport thématique. La station s’est traditionnellement développée autour d’autres activités que le ski. Si bien que la commune dispose depuis de nombreuses années d’équipements sportifs et de loisirs accessibles toute l’année, par la population locale et les touristes. La fréquentation estivale est désormais majoritaire même si les retombées économiques touristiques restent plus importantes l’hiver.

La santé financière de la Ville est bonne. Et cette dernière n’a, à ce jour, pas enregistré de diminution de ses recettes liées au tourisme. Les activités touristiques sont très largement gérées par des acteurs privés. La Compagnie du Mont-Blanc, qui opère les remontées mécaniques, est notamment fortement bénéficiaire. Par ailleurs, la stratégie d’adaptation au changement climatique est menée de concert par la ville de Chamonix et la communauté de communes, en associant les autres acteurs de l'écosystème.

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